Pen­dant un hiv­er, Manuel von Stür­ler et Camille Cot­tag­noud ont suivi les berg­ers Pas­cal et Car­ole tout au long de la tran­shu­mance qui les amène sur les routes de Suisse. Cen­tré sur une pra­tique tra­di­tion­nelle dont on décou­vre la rigueur et la sim­plic­ité avec plaisir, le doc­u­men­taire Hiv­er nomade se déploie finale­ment comme un intéres­sant por­trait de ses sujets, dans lequel bril­lent leurs forts car­ac­tères et la sin­gulière lib­erté de cette pra­tique, qu’on ren­con­tre presque hors du monde, hors du temps.

C’est l’hiver. Pas­cal et Car­ole sont berg­ers et, avec quelques ânes, leurs chiens et les huit cents mou­tons de l’éleveur qui les emploie, ils par­tent sur les chemins de Suisse pour la tran­shu­mance hiver­nale. Cette tech­nique con­siste à cir­culer avec le bétail, nour­ri tout au long du tra­jet et que vient régulière­ment chercher, au compte-goutte, l’éleveur qui les des­tine « à la con­som­ma­tion » – comme l’apprend Pas­cal à une pas­sante s’enquérant de cette étrange pra­tique. Une pra­tique tra­di­tion­nelle, donc, à cent lieues de l’agriculture inten­sive sou­vent dénon­cée dans les doc­u­men­taires sur le sujet. Mais Hiv­er nomade n’a rien d’un brûlot sur les dérives de l’agriculture mod­erne, pas plus qu’il n’est, au fond, une expo­si­tion mil­i­tante d’un mode de vie alter­natif et ances­tral. S’il l’est, c’est indi­recte­ment ; car à cela, le réal­isa­teur Manuel von Stür­ler préfère un point de vue poé­tique, tran­quille, à dis­tance de son sujet. Et surtout à dis­tance de ses sujets, qu’il laisse peu à peu se révéler à l’écran, au rythme de la tra­ver­sée des collines suiss­es par les huit cents mou­tons qui les accom­pa­g­nent.

Manuel von Stür­ler et son équipe ont par­cou­ru ces chemins avec les berg­ers : un homme de 52 ans qui pra­tique la tran­shu­mance depuis plus de trente hivers ; une jeune femme de 28 ans qui, après avoir mené une vie banale (métro-boulot-dodo) en Bre­tagne, a changé du tout au tout après sa ren­con­tre avec Pas­cal. Elle est d’ailleurs la seule femme à pra­ti­quer la tran­shu­mance. Tout au long de l’hiver, donc, ils n’ont que des peaux de bêtes pour se tenir chaud, et quelques con­nais­sances qui les accueil­lent à l’occasion le temps d’un dîn­er. Dans son dis­posi­tif d’observation pure, Hiv­er nomade sem­ble glob­ale­ment assez anec­do­tique. Doc­u­ment sur une pra­tique rare, por­trait de deux per­son­nal­ités fortes, le film se laisse guider par son sujet autant que la caméra et l’équipe du film suiv­ent les péré­gri­na­tions des berg­ers et de leurs mou­tons. Hiv­er nomade est un doc­u­men­taire d’observation qui feint l’absence de la caméra et capte à mer­veille la sin­gu­lar­ité d’une pra­tique peu com­mune, tran­chant avec l’excès d’une époque – ce qui est pour le mieux, et offre un point de vue rafraîchissant sur la rural­ité.

Toute­fois, on l’a dit, Hiv­er nomade n’a rien d’un doc­u­men­taire mil­i­tant. Et, finale­ment, ce sont ses sujets (les deux berg­ers) qui cap­tivent plus que leur activ­ité – point de départ du film. À mesure qu’on suit Pas­cal et Car­ole le long des chemins de Suisse, c’est la rela­tion qui les unit, le mys­tère qui l’entoure et le refus de la moin­dre expli­ca­tion, qui con­stituent la vraie sin­gu­lar­ité du réc­it. Rece­vant des amis dans un bois, fêtant Noël autour d’un feu, se querel­lant au sujet de l’apprentissage de Car­ole, les deux berg­ers vien­nent phago­cyter la qual­ité pure­ment instruc­tive de la présen­ta­tion de cette pra­tique tra­di­tion­nelle. La jeune Car­ole, qui a tout plaqué pour suiv­re le dur Pas­cal dans cet appren­tis­sage éprou­vant, est le per­son­nage le plus intéres­sant qui tra­verse cet hiv­er nomade. Elle a un car­ac­tère aus­si affir­mé que son acolyte et, sur leurs péré­gri­na­tions, souf­fle un vent de lib­erté d’une grande vigueur, d’une force aus­si affir­mée que le sont leurs car­ac­tères – miroirs de la lib­erté sai­sis­sante de la nature qu’on décou­vre au fil du doc­u­men­taire. La nature est com­parée par une pas­sante à une « feuille A4 » sur laque­lle se détache le trou­peau de mou­tons – belle image, qui rap­pelle l’espace libre du doc­u­men­taire, investi par les pro­tag­o­nistes. Per­dant le spec­ta­teur dans une nar­ra­tion non-didac­tique, Manuel von Stür­ler et la caméra nous entraî­nent dans une tem­po­ral­ité sus­pendue, attachante et sin­gulière.