Lorsqu’on évoque le west­ern ital­ien, dit « spaghet­ti », c’est immé­di­ate­ment le nom de Ser­gio Leone qui vient à l’e­sprit. Ser­gio Cor­buc­ci, « l’autre Ser­gio », mérite pour­tant, tout autant que le réal­isa­teur de Pour une poignée de dol­lars, les hon­neurs du pan­théon ciné­matographique. Certes moins immé­di­ate­ment iden­ti­fi­able visuelle­ment que Leone, Cor­buc­ci se dis­tingue par le traite­ment de ses thé­ma­tiques : lib­er­taire con­va­in­cu, il a mar­qué l’u­nivers du west­ern par la vio­lence, à la fois graphique et nar­ra­tive, de son pro­pos dans un cycle de west­erns remar­quables, inau­guré par ce baroque Djan­go en 1966.

La scène est hyp­no­tique. Filmé de dos, un sol­dat en uni­forme nordiste avance sous la pluie, dans la boue, traî­nant par une corde un cer­cueil. Lente­ment, pénible­ment, mal­gré la grandil­o­quence lyrique du thème musi­cal com­posé par Luis Bacalov[1] qui l’ac­com­pa­gne, il traîne son fardeau jusqu’aux collines qui cachent un hori­zon grisâtre. Avec cette intro­duc­tion d’an­tholo­gie, Ser­gio Cor­buc­ci nous présente un per­son­nage iconique, fan­tas­ma­tique, pourvu d’un gim­mick inédit et génial : un cer­cueil dans lequel est dis­simulée une mitrailleuse. Mais le cinéaste ne se con­tente pas de ce seul per­son­nage[2].

Réal­isa­teur pro­lifique, Cor­buc­ci pos­sède une fil­mo­gra­phie éten­due et éclec­tique, son genre de prédilec­tion restant le péplum. C’est pour­tant le west­ern qui fera sa renom­mée. Entre 1966 et 1972, il va réalis­er une série de films un peu oubliés par l’his­toire, mais dont le suc­cès fut, à l’époque, à la hau­teur de ceux de Ser­gio Leone. Djan­go est le pre­mier de ceux-là : après, vin­rent le sub­lime Grand Silence (1968), sans nul doute l’œuvre maîtresse de Cor­buc­ci réal­isa­teur de west­ern, El Mer­ce­nario la même année, l’idéal­iste Com­paneros en 1969. En 1972, Far West Sto­ry peut être con­sid­éré comme le dernier grand west­ern de Cor­buc­ci[3].

Djan­go pose les bases de ce qui fera le prix de cette série de films. Le film peut, d’ailleurs, paraître un peu mal­adroit, notam­ment dans sa ten­ta­tive d’évo­quer le per­son­nage inter­prété par Clint East­wood dans Pour une poignée de dol­lars (1964) : ain­si, Fran­co Nero est-il man­i­feste­ment habil­lé et filmé pour appuy­er la ressem­blance[4]. Les deux films parta­gent égale­ment l’ar­gu­ment pri­maire : deux clans qui s’af­fron­tent dans une petite ville, avec un intrus qui vient se plac­er au milieu, et qui exac­erbe les ten­sions et pré­cip­ite le chaos. Par la suite, et notam­ment dans Le Grand Silence et Com­paneros, les inten­tions de Cor­buc­ci se fer­ont plus lis­i­bles.

Il reste qu’elles sont par­faite­ment dis­cern­ables dans Djan­go : le nihilisme et le rap­port très par­ti­c­uli­er à la vio­lence de Cor­buc­ci y sont ain­si déjà bien présents. Par­ti­c­ulière­ment bru­tal, Djan­go ne se con­tente pas de sa scène iconique, dans laque­lle Fran­co Nero décime l’un des deux clans à l’aide de sa fameuse mitrailleuse. D’un côté, le clan améri­cain organ­ise des « chas­s­es aux Mex­i­cains » glaçantes, tan­dis que les Mex­i­cains sont une bande de rus­tres bru­taux, volon­tiers tor­tion­naires des quelques Blancs qui leur tombent dans les pattes pour leur mal­heur… Graphique­ment, la vio­lence mise en scène par Cor­buc­ci impres­sionne : le cinéaste ne fait en effet mon­tre d’au­cune pudeur, d’au­cune timid­ité dans ces démon­stra­tions de bru­tal­ité. Là se trou­ve le pre­mier signe de l’a­n­ar­chisme nihiliste de Cor­buc­ci : par­faite­ment con­scient de la vio­lence voulue par le cahi­er des charges du west­ern, il va la pouss­er à son parox­ysme. Selon Fran­co Nero, Cor­buc­ci voulait réalis­er, avec Djan­go, une « comédie froide » : on trou­ve la trace de cet humour vachard, sans empathie aucune vis-à-vis de ses per­son­nages et de son audi­toire, dans ce regard sur la vio­lence – quitte à mon­tr­er la vile­nie pro­fonde de l’homme, autant le faire bien.

Aucun per­son­nage ne va trou­ver grâce aux yeux du réal­isa­teur : les Blancs, racistes furieux mem­bres d’un pseu­do-Ku Klux Klan[5], les Mex­i­cains sadiques sans foi ni loi[6], les pros­ti­tuées, au milieu, aus­si promptes que les autres à la vio­lence la plus imbé­cile… – même Djan­go lui-même, homme meur­tri au passé ter­ri­ble, mais qui demeure un menteur vénal, vio­lent et voleur ! À la fin, de toute façon, il revien­dra à la chance et au des­tin de décider du devenir de cha­cun…

Avec ce déluge de vio­lence, Cor­buc­ci pousse le genre du west­ern dans ses derniers retranche­ments, et annonce La Horde sauvage de Sam Peck­in­pah, l’an­née suiv­ante. Moins âpre­ment nihiliste que Peck­in­pah, cepen­dant, Cor­buc­ci aspire à un idéal­isme, un héroïsme grandiose qu’il des­sine en fil­igrane, et qui trou­vera sa pleine expres­sion dans les per­son­nages du héros du Grand Silence et de Com­paneros. Dans ces deux films, Cor­buc­ci sem­ble avoir béné­fi­cié d’une lib­erté plus grande encore que sur Djan­go, comme en témoigne la fin ter­ri­ble du Grand Silence. Ici, cepen­dant, le cinéaste sem­ble sac­ri­fi­er à la néces­sité d’un hap­py end, certes tout relatif, mais où s’ef­face le réal­isme boueux et bar­bare du reste du film. On y oublie alors les décors sales et suin­tants qui ont précédé, pour met­tre le pied dans un cimetière sec et pro­pret, et où le ciel se révèle sans ambiguïté être une toile peinte. Peut-être Cor­buc­ci veut-il nous plac­er, à ce moment, dans un idéal ciné­matographique plus proche du west­ern policé des années 1950 à Hol­ly­wood, pour que l’on admette sans trop de prob­lème le mir­a­cle qui per­met au héros de tri­om­pher, alors qu’il a les mains brisées.

Con­for­mé­ment à son habi­tude, Ser­gio Cor­buc­ci sem­ble avoir en grande par­tie impro­visé le tour­nage de Djan­go : pour autant, la fer­meté avec laque­lle il y intro­duit sa vision aus­si pes­simiste qu’idéal­iste demeure intacte. Moins spec­tac­u­laire, moins immé­di­ate­ment lis­i­ble que Ser­gio Leone, Cor­buc­ci n’en demeure pas moins un cinéaste de west­ern majeur, pour l’u­nivers duquel Djan­go con­stitue une excel­lente porte d’en­trée.

Notes

Notes
↑1 Au tra­vail abon­dam­ment repris par Taran­ti­no, à la fois dans Djan­go Unchained et dans les Kill Bill.
↑2 Même si le suc­cès du per­son­nage a con­duit les pro­duc­teurs de pra­tique­ment tous les west­erns de l’époque, avec ou sans Fran­co Nero, voire avec ou sans Djan­go, à inclure son nom dans le titre. Voir par exem­ple l’ex­cel­lent et sur­réal­iste Tire encore si tu peux, en 1967 avec Tomas Mil­ian, pesam­ment titré en anglais « Djan­go kill, if you live, shoot ! »
↑3 La même année, il réalise un Mais qu’est-ce que je viens foutre au milieu de cette révo­lu­tion ? cat­a­strophique, qu’on oubliera par char­ité.
↑4 Ser­gio Cor­buc­ci voulait jouer sur l’atout physique prin­ci­pal de Fran­co Nero pour assur­er le suc­cès du per­son­nage et du film : ses yeux bleus.
↑5 Plusieurs expli­ca­tions courent d’ailleurs sur le choix des cagoules rouges cou­vrant le vis­age des mem­bres de ce Klan – on les en aurait affublés, soit parce que les fig­u­rants étaient trop laids, soit parce qu’ils ne l’é­taient pas assez !
↑6 Même si l’idéal qu’ils pré­ten­dent défendre sem­ble les racheter un tant soit peu aux yeux de Cor­buc­ci, qui leur offre une fin lyrique.