Le huitième film du Polon­ais Jerzy Kawalerow­icz (Train de nuit, Mère Jeanne des anges…) présente toutes les car­ac­téris­tiques d’un péplum : recon­sti­tu­tion fastueuse de l’Antiquité, mul­ti­tude de fig­u­rants en pagnes et toges, tour­nage en scope met­tant en valeur de mag­nifiques paysages, exo­tisme et éro­tisme. Dif­fi­cile pour­tant de résumer Pharaon à ce genre ou à un autre, tant il appa­raît sans équiv­a­lent – ni, hélas, descen­dance – dans l’his­toire du ciné­ma.

Pharaon racon­te la lutte qui oppose le jeune et ambitieux Ram­sès XIII, s’ap­puyant sur son pou­voir mil­i­taire et sym­bol­ique, et la classe des prêtres, qui déti­en­nent quant à eux les leviers économiques – et donc poli­tiques – de l’É­gypte. Dans son mon­tage inter­na­tion­al, amputé d’une bonne demi-heure[1], Pharaon souf­fre de quelques ellipses qui ren­dent cryp­tiques cer­tains aspects de son réc­it, d’au­tant que celui-ci s’in­scrit dans un con­texte social et géopoli­tique aus­si com­plexe (Assyriens, Phéni­ciens, Juifs et Libyens sont de la par­tie) que peu fam­i­li­er. C’est cepen­dant avec fas­ci­na­tion que le spec­ta­teur démêle l’éche­veau d’une intrigue aux ingré­di­ents feuil­letonesques (un sosie, une éclipse, un tré­sor enfoui au cœur d’un labyrinthe mor­tel…), et qui des­sine un pro­pos jamais uni­voque.

La richesse du film vient en effet de ce que Kawalerow­icz se garde de pren­dre par­ti pour ou con­tre ses per­son­nages. Les usuri­ers phéni­ciens sont car­i­caturés et ren­dus bouf­fons, mais leur mani­gances se jus­ti­fient par les périls qu’en­court leur pays, et leur com­porte­ment out­ranci­er par l’os­tracisme et le mépris dont ils font l’ob­jet. Les prêtres s’a­grip­pent à leurs richess­es, mais ils représen­tent l’âme de l’É­gypte, et si cer­tains sont retors et cor­rupt­ibles, d’autres savent se mon­tr­er sages et avisés. Quant au jeune et impétueux Pharaon aux vel­léités réfor­ma­tri­ces, il n’est pas mon­tré sous un jour par­ti­c­ulière­ment flat­teur : par son obses­sion de la grandeur, il met en péril l’équili­bre frag­ile de son pays. Son orgueil con­stitue sa prin­ci­pale faib­lesse, ce que métapho­rise avec sub­til­ité le film quand il lui fait affron­ter son pro­pre reflet, à tra­vers son sosie.

Pour ce Pharaon, la réal­i­sa­tion du cinéaste polon­ais s’est mise au dia­pa­son du hiératisme des décors et des paysages déser­tiques. Alors que le réc­it file à vive allure, les scènes s’étirent, lais­sant s’in­staller un sen­ti­ment d’at­tente et de ten­sion per­ma­nentes. Chaque plan est con­stru­it selon une géométrie rigoureuse : le plus sou­vent isolés au cen­tre de l’im­age, figés comme des hiéro­glyphes, les per­son­nages sem­blent dis­posés sur l’écran telles des pièces sur l’échiquier du pou­voir. Même lorsqu’ils s’ani­ment et que l’im­age épouse leurs mou­ve­ments, voire leur regard – le film recourt régulière­ment à la caméra sub­jec­tive –, ils appa­rais­sent tou­jours pris­on­niers de leur posi­tion sociale et des oblig­a­tions induites par leur rang. La mise en scène ne se départ que rarement de sa symétrie, plongeant alors dans la con­fu­sion d’une course éper­due, dans les ver­tiges d’une orgie, ou dans le fra­cas d’une bataille filmée à hau­teur d’hommes, dans toute sa bru­tal­ité.

Le dépouille­ment du film se retrou­ve égale­ment dans sa bande son. En dehors de quelques chants solen­nels qui instal­lent une atmo­sphère à la fois antiquisante et ésotérique, aucune musique ne vient soulign­er les états d’âme des per­son­nages. Seul le bruit du vent dans les dunes – omniprésent, obsé­dant – résonne avec leurs tour­ments intérieurs.

Cette économie d’ef­fets n’empêche pas le film d’être sou­vent spec­tac­u­laire (deux mille sol­dats furent prêtés par l’Ar­mée rouge pour les scènes de batailles). Elle lui per­met surtout d’éviter l’écueil du kitsch sur lequel la plu­part des super­pro­duc­tions du genre se sont échouées. On est ain­si sur­pris de con­stater aujour­d’hui à quel point Pharaon a bien vieil­li[2].

Out­re son ton et son rythme, ce qui dis­tingue le plus net­te­ment le film de Kawalerow­icz des péplums hol­ly­woo­d­i­ens ou ital­iens est l’attention sai­sis­sante portée à la vraisem­blance his­torique. Son réc­it est pour­tant fic­tif : les deux pharaons dont il narre les règnes (Ram­sès XIII et son père) sont tout droit sor­tis de l’imagination de l’écrivain polon­ais Bolesław Prus, la dynas­tie des Rames­sides s’é­tant éteinte avec le onz­ième du nom. Tout comme le roman dont il s’inspire[3], c’est avec une pré­ci­sion qua­si doc­u­men­taire que le film s’attache à décrire les cou­tumes qui avaient cours dans l’Égypte du XIème siè­cle avant Jésus-Christ : la mise à mort d’un cheval en l’hon­neur d’un chef de guerre, l’embaumement d’un pharaon défunt, un vote à pier­res lev­ées… Autant de visions poli­tiques aux­quelles le ciné­ma ne nous a pas habitués, et qui con­fèrent à Pharaon une puis­sante aura d’é­trangeté. Pour autant, la recon­sti­tu­tion de ces mœurs exo­tiques aux sig­ni­fi­ca­tions par­fois obscures ne nous éloigne pas du réc­it. Bien au con­traire : c’est en le replaçant dans son époque si loin­taine et si sin­gulière que le film fait ressor­tir l’in­tem­po­ral­ité d’un drame qua­si shake­spearien. Pharaon décrit en effet l’éter­nelle lutte entre les pou­voirs économique et mil­i­taire, spir­ituel et tem­porel, et leur instru­men­tal­i­sa­tion du peu­ple.

Le film de Kawalerow­icz est bien sûr inscrit dans son époque. La déca­dence de l’Em­pire égyp­tien, men­acé d’an­nex­ion par d’an­ciens roy­aumes vas­saux, fait écho à celle de la Pologne du XXème siè­cle, anci­enne grande puis­sance européenne dépecée par ses voisins. Le clergé qui voit son autorité mil­lé­naire con­testée par un Pharaon matéri­al­iste, ren­voie quant à lui aux prêtres polon­ais mis à mal par l’an­ti­cléri­cal­isme des autorités com­mu­nistes. Mais, comme tout grand film, Pharaon offre d’inépuis­ables niveaux de lec­ture et s’adresse égale­ment aux spec­ta­teurs d’autres lieux et d’autres temps que ceux qui l’ont vu naître. Ils y trou­veront, out­re un spec­ta­cle de qual­ité et une mise en scène éton­nante d’in­tel­li­gence et d’in­ven­tion, une parabole poli­tique à la portée uni­verselle.

Notes

Notes
↑1 On rêverait de décou­vrir le film dans sa ver­sion polon­aise de trois heures, hélas introu­vable et jamais dif­fusée en France.
↑2 À l’ex­cep­tion des maquil­lages, qui échouent à faire pass­er de blancs et blonds Polon­ais pour de bronzés Égyp­tiens.
↑3 Sor­ti la même année que le Quo Vadis? d’Hen­ryk Sienkiewicz (qu’adap­ta égale­ment Jerzy Kawalerow­icz en 2001, pour la télévi­sion polon­aise), le roman de Prus s’ap­puyait sur les décou­vertes archéologiques et sur les pro­grès de la sci­ence his­torique de la fin du XIXème siè­cle.