2 avril 2090 : des fonds de tiroirs d’une espèce morte (l’homme !) est dégagé un pro­gramme de sou­venirs, sorte de jour­nal intime audio­vi­suel enreg­istré sur bande-mag­né­tique. Il retrace la vie sur terre d’un dénom­mé « Sur­vivant », dit JBL1979, aka Jean-Bap­tiste de Laubier (né en 1979, sor­ti diplômé de la Fémis en 2005, et plus con­nu sous son alter ego mélo­mane Para One). En 2090, puisque toute la mémoire du monde est désor­mais ren­fer­mée sur disque dur, puisqu’au­cune rai­son val­able de s’in­téress­er à l’hu­man­ité ne s’est faite jour depuis son extinc­tion, l’am­nésie a fait son œuvre, et on ne sait plus trop ce qu’est un chien, un père, l’amour, la vie en somme. En près d’une demi-heure et un titre incroy­able, It Was on Earth That I Knew Joy nous invite à la redé­cou­vrir, cette « vie », à tra­vers un exer­ci­ce de found footage proustien artic­u­lant images domes­tiques et réc­it d’apoc­a­lypse, pour un émou­vant 2001 de poche.

Tout part d’une com­mande qui pour­tant n’au­gu­rait rien de bon : en 2009, Six­pack – mar­que de tee-shirt réputée pour avoir fait miroi­ter le clip de D.A.N.C.E. de Jus­tice – demande à Para One un film-hom­mage à Chris Mark­er (tou­jours on earth à l’époque) cen­sé accom­pa­g­n­er le lance­ment d’une nou­velle col­lec­tion de vête­ments (sic). Pas de con­trainte, juste Chris Mark­er : en point de départ, en hori­zon, en sémaphore, en mas­cotte, en ce qu’on veut, du moment qu’on en reni­fle l’odeur. Sur le papi­er, ce « mar­queur » sent un peu mau­vais donc. Seule­ment, en une intro­duc­tion foudroy­ante, It Was on Earth That I Knew Joy va bal­ay­er ces quelques réserves. Déjà, parce que, sans jamais racol­er, le film est très beau (on baigne dans un liq­uide amni­o­tique sen­soriel un peu cheap mais vrai­ment enivrant) ; ensuite parce qu’il partage avec le Mark­er de La Jetée, de Sans soleil (car c’est bien de ce Mark­er-là qu’il s’ag­it) ce sens par­fait de l’équili­bre entre expéri­men­ta­tion du procédé (ici, un drôle de cou­ple d’in­tel­li­gence arti­fi­cielle bavar­dant sur un home movie) et lis­i­bil­ité du réc­it (là, l’ex­tinc­tion du monde par une pandémie du point de vue d’un garçon).

Si de Laubier rejoint l’artiste au chat, c’est en effet par la mal­ice fonc­tion­nelle de son dis­posi­tif, à la sim­plic­ité sub­lime, aux pos­si­bil­ités nar­ra­tives remar­quables : une com­pul­sion d’im­ages par­fois très intimes (voy­ages à tra­vers le monde avec sa petite amie, bal­lade cham­pêtre avec son père) qu’une voix off intè­gre agile­ment aux rails d’une odyssée plané­taire. Comme dans La Jetée, cette voix off com­mente lit­térale­ment ce qui est vu à l’écran (un chien est un chien, un père est un père, le Japon est le Japon) mais avec une lit­téral­ité d’alchimiste, parole mi-tech­nique mi-mys­tique qui révèle la poésie dans les replis de la sci­ence, fait subir une tor­sion au nat­u­ral­isme de l’im­age, en libère le pou­voir d’évo­ca­tion, en réori­ente le cap. Devant nos yeux ne défi­lent pour­tant que des signes en apparence anodins, mais dilués dans l’an­goisse d’une human­ité à son cré­pus­cule, ils façon­nent des trouées nar­ra­tives dans lesquelles le film s’en­gouf­fre pour attein­dre une ampli­tude qu’on ne soupçon­nait pas.

Il est assez boulever­sant d’ob­serv­er que de sim­ples frag­ments de quo­ti­di­en – pris sans aucune inten­tion pré­cise, sans aucune déter­mi­na­tion artis­tique – arrivent à accrocher dans leurs mailles mille vérités doc­u­men­taires, mille éven­tu­al­ités fic­tion­nelles, qui n’at­ten­dent qu’une licence poé­tique (qu’au­jour­d’hui un sim­ple logi­ciel de mon­tage peut leur accorder) pour se recon­ver­tir en icônes d’une civil­i­sa­tion éteinte. D’au­tant que de ses caméras de poche, de Laubier sort par­fois une matière sai­sis­sante, frap­pée d’une force atmo­sphérique (une nymphette s’a­mu­sant d’un menaçant orage) et d’une saveur funèbre (une inquié­tante sil­hou­ette errant sous un ciel de plomb) dont le film fera des mer­veilles, glis­sant de l’in­time au cos­mos en prenant appui sur des rap­proche­ments et oppo­si­tions très sim­ples. Comme dans Take Shel­ter, il s’ag­it avant tout de faire réson­ner l’é­clate­ment d’une cel­lule (la famille, le cou­ple) avec l’éter­nel han­tise de la fin du monde.

Pas besoin de véri­fi­er la vérac­ité auto­bi­ographique des événe­ments sug­gérés (ici donc : la mort d’un père, une rup­ture amoureuse) pour com­pren­dre que la tragédie apoc­a­lyp­tique dans lequel le film fait son nid n’est là que pour révéler la vérité intime, tramée, tressée, imbriquée dans ces sou­venirs pix­el­lisés. Comme par exem­ple lorsque, sur des images de sa petite amie boudeuse (ou absente, ou mélan­col­ique, ou énervée, on ne sait pas), JBL79 nous informe de l’a­vancée de sa mal­adie à elle (amnésique, elle ne le recon­naît plus) puis de son décès à venir, avant de nous faire enten­dre, de cette voix syn­thé­tique qui sem­ble s’ex­haler des limbes infor­ma­tiques : « Je ne peux pas dire qu’elle est morte. Pour moi elle a dis­paru, comme le monde a dis­paru pour elle. » Si de Laubier ment, triche et manœu­vre avec son réel, c’est certes pour faire décoller la fic­tion, mais surtout pour dire la vérité sur la sen­sa­tion.

Tout comme La Jetée et son « his­toire d’un homme mar­qué par une image d’en­fance », la mémoire dans It Was on Earth That I Knew Joy est le seul vrai mys­tère de la vie, mais plus encore son unique garant : on vit pour la rem­plir, mais impos­si­ble de mourir avec elle. On ne l’emporte pas, elle nous survit. Hier fixée sur pel­licule par le bro­mure d’ar­gent, aujour­d’hui stock­ée en lignes de 1 et de 0 dans des cas­settes DV, cette mémoire som­nam­bule s’of­fre invari­able­ment comme fontaine de jou­vence aux effluves de cadavres, ren­fer­mant pour l’é­ter­nité les traces de notre exis­tence mais con­tenant déjà les signes de notre mort. Splen­deur et mis­ère de notre époque : ces feuil­letés d’im­ages et de sons sont devenus nos plus intimes com­pagnons de voy­age ; à notre dis­po­si­tion 24/24 ils nous per­me­t­tent, à l’en­vi et selon l’humeur, de com­pos­er avec le flux et le reflux de notre désen­chante­ment, de notre mélan­col­ie, de notre tristesse, et aus­si pourquoi pas, de notre joie. Lors de ces nuits blanch­es à vision­ner ces pho­tos et vidéos han­tant nos clés USB et nos réseaux soci­aux, qui ne s’est en effet jamais posé cette ques­tion : quelle his­toire de moi pour­rait-on dessin­er à par­tir de ces images ? Que ceux n’ayant pas la réponse se ras­surent : en 2090, nos ordi­na­teurs seront nos caveaux, et s’oc­cu­per­ont seuls de chanter nos oraisons.