Auto­con­sacré par sa pro­mo­tion comme héri­ti­er des mânes de Drag­ons, seule réelle réus­site de Dream­Works (on pour­ra dis­cuter ce point con­cer­nant Kung Fu Pan­da 2), Les Cinq Légen­des nous arrive donc, promet­tant de nous ren­dre l’alchimie mirac­uleuse du film de Dean DeBlois et Chris Sanders. Hélas, que cela soit dû au matéri­au d’o­rig­ine, une série de livres de William Joyce déjà des­tinée aux plus petits, ou au choix édi­to­r­i­al con­scient de la part de Dream­Works, Les Cinq Légen­des gâche d’ex­cel­lents élé­ments par une paresse formelle éton­nante et une mièvrerie éprou­vante.

« Le Père Noël et le Lapin de Pâques sont-ils amis ? » À cette ques­tion d’im­por­tance, posée un jour par sa petite fille de six ans, l’au­teur William Joyce répon­dit par l’af­fir­ma­tive. L’écrivain, parce qu’on ne répond pas impuné­ment de telles choses à des enfants, et acces­soire­ment que c’est une bonne idée de sujet, se lança dans la rédac­tion d’une série de bouquins des­tinés aux enfants sur les aven­tures des « légen­des » lorsqu’elles ne sont pas occupées à dis­tribuer des cadeaux, rem­plac­er des dents tombées, etc. L’idée, en soi, n’est pas très neuve : déclin­er des fig­ures fic­tion­nelles[1] dans un cadre extérieur à celui de leurs œuvres est devenu un exer­ci­ce fructueux, avec en fig­ure de proue l’im­por­tante Ligue des gen­tle­men extra­or­di­naires.

Le traite­ment adop­té par l’au­teur, tel qu’on le retrou­ve dans Les Cinq Légen­des, n’est pas du même ordre que celui d’Alan Moore : on est plus volon­tiers ici dans la créa­tion d’un univers chamar­ré inof­fen­sif qui ne se préoc­cupe pas tant de don­ner corps à des fig­ures mythologiques que d’é­ten­dre avec com­plai­sance les idées pré­conçues attachées aux per­son­nages, sans pren­dre de risque. Pour­tant, le film laisse place à un per­son­nage inat­ten­du, énig­ma­tique, somptueux : la Lune, comme le juge et l’or­don­na­teur muet des « Gar­di­ens »[2]. On ne saura que peu de choses sur ce regard sélénite, qui pèse tant sur les Gar­di­ens et sur leur des­tin – une idée remar­quable, qui laisse entrevoir un véri­ta­ble univers créé der­rière l’u­nique idée-procédé des Cinq Légen­des. Hélas, c’est ce procédé qui sera mis en avant, trans­for­mant le film en cat­a­logue hétérogène d’épisodes autour de l’idée basique de cha­cun : l’u­sine à jou­ets du Père Noël, la bureau­cratie affolée des Fées des Dents, le froid enfer qui abrite le Cro­quemi­taine…

Le début, pour­tant, est loin de cette struc­ture empilée, sans lien : un rythme doux et mélan­col­ique entoure les pre­miers instants de Jack Frost – encore une fois, se ressent ce désir man­i­feste de vouloir créer un par­a­digme fic­tion­nel, et non sim­ple­ment d’u­tilis­er une idée-procédé. Mais, rapi­de­ment, le per­son­nage – un lutin respon­s­able des mor­sures du froid, sorte de cousin débile et anodin du Wendi­go indi­en – trou­ve ses lim­ites. Para­doxale­ment, le per­son­nage du film sem­ble con­scient de son côté super­fi­ciel, sans pro­fondeur : lorsque Jack Frost se met en quête de son « cen­tre », ce qui fait de lui un Gar­di­en plutôt qu’un sim­ple esprit élé­men­tal, le film énonce du même coup son plus gros défaut. Jack Frost et Les Cinq Légen­des n’ex­iste réelle­ment que pour le fun, sans aspérité ni sub­til­ité – une vision du monde imag­i­naire de l’en­fance d’un affreux sim­plisme, qui coupe défini­tive­ment le film de son mod­èle proclamé, Drag­ons.

Tech­nique­ment, la com­para­i­son égale­ment tourne en défaveur des Cinq Légen­des : caviardé de scènes de vol des­tinées à utilis­er la 3D à bon escient, le film n’a cepen­dant aucun souf­fle, dédaig­nant de se servir du relief pour ne faire que le servir. Les per­son­nages, quant à eux, sem­blent des poupées de plas­tiques. Pour­tant, le film four­mille de détails tru­cu­lents et atten­dris­sants, d’une belle inven­tiv­ité dans les tex­tures, d’une util­i­sa­tion du sec­ond plan remar­quable (les elfes, les yétis, les mon­des fan­tas­magoriques en eux-même sont le plus sou­vent délec­tables). Pitch, le lisse Cro­quemi­taine mod­elé sur le per­son­nage d’Ed­ward Cullen dans les Twi­light et méchant offi­ciel du film, ne sem­ble intéress­er per­son­ne : ni les con­cep­teurs graphiques, ni les scé­nar­istes – ni les spec­ta­teurs, d’ailleurs. Les Cinq Légen­des retombe ain­si dans le tra­vers qui con­siste à atténuer, dans les films des­tinés aux enfants, à bâcler son méchant, à le dévelop­per en mode mineur.

Pro­fondé­ment hand­i­capé par son posi­tion­nement sans nuance en faveur des tous-petits, Les Cinq Légen­des ne fait preuve d’au­cune audace, et gâche ses quelques rares moments de réelle créa­tiv­ité. Tout, ain­si, souf­fre de ce sim­plisme affligeant, de la beauté graphique au déroule­ment dra­ma­tique, de la crédi­bil­ité du scé­nario[3] à son poten­tiel réel. Rien ne sus­cite l’en­t­hou­si­asme dans ce film qui revient aux pires tares de Dream­Works : un réc­it for­maté pour plaire à des petits qu’on prend pour des crétins.

Notes

Notes
↑1 Ou non ! Dire de telles choses pour­rait me val­oir de n’avoir aucun cadeau sous le sapin de Noël ! Rec­ti­fions !
↑2 Un titre per­du dans la tra­duc­tion du titre orig­i­nal, qu’on traduit par L’Essor des Gar­di­ens.
↑3 Nous ne par­lons pas ici, évidem­ment, de la crédi­bil­ité d’une his­toire regroupant le Père Noël, la Fée des Dents, le Marc­hand de Sable, etc., mais bien de l’é­tanchéité de l’u­nivers fic­tion­nel. Ain­si, on peut regret­ter que la con­di­tion des Gar­di­ens, lorsque Pitch prend la main haute sur elles (ils sont oubliés des enfants et per­dent leurs pou­voirs), leur soit une ter­reur absolue – après tout, avant son « recrute­ment », Jack Frost est ignoré de tous et ne souf­fre aucune­ment de tels désagré­ment…