Avant de pass­er sur grand écran, Le Fes­tin de Babette est avant tout la fameuse nou­velle signée par Karen Blix­en, la même qui, un an plus tôt, était célébrée à titre posthume par Hol­ly­wood pour l’adap­ta­tion réussie d’Out of Africa par Syd­ney Pol­lack. Il n’y a donc rien de sur­prenant à ce que, de l’autre côté de l’At­lan­tique, l’autrice ait intéressé égale­ment les copro­duc­tions européennes. La sanc­tion fut la même : le film du réal­isa­teur danois Gabriel Axel rem­portera égale­ment l’Oscar tant con­voité du meilleur film étranger. Pour­tant, la propo­si­tion formelle est ici bien éloignée du lyrisme roman­tique du réal­isa­teur de Nos plus belles années à qui les mélo­drames sophis­tiqués ont tou­jours plutôt réus­si. Sans pour autant car­i­ca­tur­er la sécher­esse de ses conci­toyens les plus con­nus (on est ici à mille lieues de Drey­er), Gabriel Axel est néan­moins dans une cer­taine forme d’é­conomie qui sied plutôt bien à l’austérité du pro­pos. Ici, l’am­pleur se déploie sous le poids des mots, l’im­age s’ax­ant – sans pour autant être illus­tra­tive – sur la qual­ité d’un texte dont la lit­téral­ité est pleine­ment assumée par la voix off. Encore une fois, elle n’a rien à voir avec celle d’Out of Africa où la force du sou­venir pre­nait le pas sur tout autre sen­ti­ment, affec­tant à chaque sec­onde le regard du spec­ta­teur.

L’his­toire est bien con­nue : Babette, une femme française (mag­nifique­ment incar­née par Stéphane Audran), débar­que sur une île danoise ren­due aride par les vents glacés venus du nord. Sans ressources, elle est accueil­lie par deux sœurs, deux vieilles filles qui se sont refusées aux plaisirs de l’art et de l’amour, guidées par une sorte d’ab­né­ga­tion nour­rie par un père religieux et autori­taire. Autour d’elles, c’est cette même sécher­esse qui domine : la pop­u­la­tion du vil­lage s’est coupée de ses désirs, vivant tant bien que mal dans un envi­ron­nement où le gris règne en maître, comme si la nature n’é­tait elle-même plus en mesure de se régénér­er. Dans ce con­te vague­ment anx­iogène, l’en­fan­te­ment n’est plus une don­née pos­si­ble, la con­ti­nu­ité sem­ble vouée à l’échec. C’est dans ce con­texte dif­fi­cile qui entame la foi de cha­cun que Babette, cuisinière appré­ciée de tous, décide d’employer l’ar­gent qu’elle a gag­né à une loterie pour offrir un vrai fes­tin à ses voisins. Au refus de la chair vient donc répon­dre le plaisir de la bouche, ain­si présen­té comme une res­pi­ra­tion dans des exis­tences ternes qu’au­cune éclair­cie ne vient adoucir.

La belle réus­site de Gabriel Axel vient de cette juste dis­tance que la caméra tient du début à la fin. Sans api­toiement, le réal­isa­teur esquive le por­trait à charge d’une société archaïque pour n’en retenir que des arché­types tout droit sor­tis d’un con­te pour enfants. Avec human­ité, la caméra est cares­sante sans être impudique et laisse imag­in­er ce que chaque per­son­nage a pu laiss­er der­rière lui. Du passé de cha­cun, nous ne savons finale­ment rien, si ce n’est ces quelques flash-backs joli­ment suran­nés qui vien­nent expli­quer l’isole­ment pro­gres­sif de ces deux vieilles sœurs à qui la vie avait pour­tant décidé de sourire. La tem­po­ral­ité toute par­ti­c­ulière qui se dégage du Fes­tin de Babette le tient éloigné d’un académisme illus­tratif. Sous la toile figée dans le passé, quelque chose vibre encore. C’est vers ce point de vie que le film se dirige entière­ment, ce fes­tin annon­cé dans le titre qui ramène cha­cun dans son présent. Le plaisir alors éprou­vé sem­ble rompre le sor­tilège d’un embaume­ment avec lequel le réal­isa­teur joue avec sobriété.