Les com­bat­tants de la démoc­ra­tie font rarement, à eux seuls, de bons sujets de doc­u­men­taire — juste­ment parce qu’ils sont, par avance, de trop bons sujets, trop faciles. Les chercheurs de ce genre de marchan­dise (et ils sont nom­breux : on en trou­ve beau­coup par­mi ceux qui con­fondent doc­u­men­taire et reportage télé) sont trop sou­vent ten­tés de pro­jeter sur eux une bonne con­science con­fort­able, de faire de la noble cause des opposants la jus­ti­fi­ca­tion unique de leur pro­pre démarche, et au mieux de leur faire endoss­er toute la matière de leur film, au pire d’en exploiter l’aspect com­pas­sion­nel tel un vul­gaire pro­duc­teur de drames télévi­suels, comme si la révolte évi­dente que sus­ci­tent les autori­tarismes devait être l’u­nique con­clu­sion pos­si­ble. Il suf­fit de voir les récents pro­duits paresseuse­ment fagotés autour de Russ­es opposés aux dérives de la démoc­ra­tie selon Pou­tine (Politkovskaïa, Litvi­nenko, Khodor­kovs­ki…) ; ou encore, s’agis­sant des coins som­bres de démoc­ra­ties plus affir­mées, les recon­sti­tu­tions et mon­tages besogneux de bonne con­science de Win­ter­bot­tom et White­cross (The Road to Guan­tá­namo, La Stratégie du choc).

Propagande contestataire éclairée

C’est bête à dire, mais quand Ali­son Klay­man — dont c’est la pre­mière réal­i­sa­tion — abor­de avec ses caméras l’artiste dis­si­dent chi­nois Ai Wei­wei, la pre­mière qual­ité de son film tient dans une dif­férence toute sim­ple avec les sus­men­tion­nés, celle qui lui fait mieux mérit­er l’ap­pel­la­tion “doc­u­men­taire”. Elle observe son sujet non comme le moyen d’obtenir un résul­tat pré­conçu (l’ha­giogra­phie, l’é­mo­tion con­v­enue), mais comme un vrai sujet à observ­er, à guet­ter dans ses aspérités en restant ouvert à l’im­prévu, au non-cal­culé sus­cep­ti­ble de faire pren­dre au film des chemins de tra­verse dans le réel. Il faut avouer qu’avec sa phy­s­ionomie de Boud­dha bar­bu et fron­deur, son art de met­tre les pieds dans le plat et d’en jouer sur le plan médi­a­tique de la façon la plus provo­ca­trice, son usage inten­sif des réseaux soci­aux (notam­ment Twit­ter), Ai Wei­wei s’of­fre d’emblée comme un per­son­nage à filmer, une image publique à grat­ter pour en livr­er la com­plex­ité. D’ailleurs, quand il n’é­tait pas encore une cible pri­or­i­taire des autorités chi­nois­es (c’est-à-dire jusqu’à l’ar­resta­tion qui, en avril 2011, fit défini­tive­ment de lui une icône mon­di­ale de la dis­si­dence poli­tique… tout en restreignant sa marge de manœu­vre), il ne se pri­vait pas de se faire per­son­nage, se faisant accom­pa­g­n­er par des par­ti­sans fil­mant ses démarch­es artis­tiques et poli­tiques.

Tour­nant entre 2008 et sa libéra­tion en juin 2011, Klay­man n’ig­nore pas qu’elle entre dans le jeu de cette auto-médi­ati­sa­tion, de cette œuvre de “pro­pa­gande con­tes­tataire”. Il ne s’ag­it cepen­dant pas de ser­vil­ité : au-delà de la retrans­mis­sion des actions, la réal­isatrice s’in­téresse à l’hu­main qui les com­met, par­fois sous ses aspects les plus triv­i­aux l’empêchant de tomber dans le hiératisme (sa gêne vis­i­ble quand il doit évo­quer son fils adultérin). Elle rap­pelle évidem­ment, con­scien­cieuse­ment mais fort à pro­pos, le par­cours à plusieurs facettes du per­son­nage : fils d’un poète per­sé­cuté sous Mao, séjour­nant à New York en 1989 au moment où les chars écra­saient Tian’an­men (et alors opposant de l’ex­térieur), briève­ment en con­tact avec les direc­tives du pou­voir en par­tic­i­pant à la con­cep­tion du stade nation­al de Pékin pour les Jeux Olympiques de 2008, avant de devenir “enne­mi intérieur” en par­tic­i­pant à des enquêtes non offi­cielles sur le séisme meur­tri­er du Sichuan la même année. Soit le por­trait d’un artiste citoyen en con­tact rap­proché avec son temps, à ses risques et périls.

Der­rière les apparences sco­laires de la démarche de Klay­man, on dis­tingue une pré­cieuse hon­nêteté qui rend cette démarche vivante, la caméra enreg­is­trant fidèle­ment sans chercher l’im­age édi­fi­ante, mais sachant néan­moins réa­gir hors de toute pos­ture face à ce qu’elle voit. En témoigne cette scène où Ai Wei­wei cherche à ras­sur­er sa mère éplorée en affichant une façade de sérénité face au dan­ger: la caméra, chercheuse d’im­ages mais tou­jours respectueuse, fait alors le geste de se dis­simuler der­rière des bocaux pour ne pas inter­fér­er avec ce qu’elle filme. Les larmes vues de si loin ne seront peut-être pas les plus vendeuses aux Oscars (même si le sujet devrait l’être), mais la scène s’en révèle d’au­tant plus authen­tique et émou­vante que la réal­isatrice témoin s’as­sume en par­tie prenante, mais désireuse de respecter son sujet pour mieux en capter la vérité.

Ostentation vs désinformation

Et la vérité que va chercher Klay­man, au-delà de l’ha­giogra­phie due au démoc­rate cerné par la pou­voir orwellien, mène Nev­er Sor­ry dans quelques direc­tions intéres­santes con­cer­nant l’art de la con­tes­ta­tion. Des scènes comme celle d’Ai et de sa mère, par exem­ple, et quelques aveux lâchés par le sujet, rap­pel­lent à bon escient que le soulève­ment con­tre l’au­torité, mal­gré son image héroïque séduisante, ne va jamais humaine­ment de soi, est tou­jours un dépasse­ment de soi, avant tout parce qu’il n’ex­iste pas de courage sans la peur qu’il doit dépass­er. Cepen­dant, la matière la plus abon­dante et pro­duc­tive du film reste le ter­rain médi­a­tique sur lequel Ai Wei­wei ne cesse de se bat­tre, jouant de l’au­to-mise en scène, du hap­pen­ing à la provo­ca­tion par­fois vul­gaire, du jour­nal filmé et des tweets, moins pour se faire mouss­er que pour pro­duire de l’in­for­ma­tion en per­ma­nence, par oppo­si­tion au mur de silence et de men­songe dressé par le pou­voir.

Ce ter­rain devient alors celui d’un véri­ta­ble bras de fer entre ceux qui veu­lent débrid­er l’in­for­ma­tion et ceux qui veu­lent la con­trôler, chaque camp voulant s’ap­pro­prier l’oc­cu­pa­tion des médias (le pou­voir a aus­si ses filmeurs : caméras de sur­veil­lance, fila­tures). D’où un instant bien cocasse : alors qu’Ai Wei­wei dîne dans un petit restau­rant de Cheng­du entouré de par­ti­sans dont cer­tains le fil­ment, ils repèrent des agents des autorités en train de le filmer eux aus­si, de loin. Immo­bil­isés dans leurs rôles, les sup­pôts restent plan­tés sur place, bronchent à peine quand un des par­ti­sans les accoste dans leur dos avec sa caméra. Tout cela, bien sûr, sous l’œil de Klay­man qui capte l’ensem­ble. Nev­er Sor­ry saisit ain­si l’oc­ca­sion d’une belle scène de feux croisés d’ap­pro­pri­a­tion d’im­ages, telle une “impasse mex­i­caine”[1] — ain­si qu’une démon­stra­tion que la peur, en vérité, n’est pas l’a­panage de l’op­primé, mais règne dans les deux camps, cha­cun craig­nant l’im­age que l’autre peut ren­voy­er d’eux.

Sur ce même ter­rain, il est symp­to­ma­tique et adéquat qu’à la fin du film, lorsque le couperet de l’ar­resta­tion s’est abat­tu, inci­tant pour un temps Ai Wei­wei à plus de dis­cré­tion, ce soit l’ab­sence d’im­ages qui règne, les caméras non inféodées étant inter­dites d’ac­cès, inci­tant Klay­man à achev­er son témoignage par des car­tons nar­rat­ifs. Une manière, encore, de ne pas tru­quer le témoignage de son sujet. Ce n’est pas si sou­vent que l’ex­pres­sion “doc­u­men­taire engagé” résonne comme autre chose qu’un extrait pub­lic­i­taire de dossier de presse. C’est sans démon­stra­tion, mais sans ambiguïté, en toute hon­nêteté et en toute con­science, qu’Al­i­son Klay­man emboîte le pas à une œuvre salu­taire de dis­si­dence poli­tique par l’art.

Notes

Notes
↑1 Mex­i­can stand­off : con­fronta­tion entre au moins trois per­son­nes où le sta­tus quo dure, cha­cune atten­dant qu’une autre agisse la pre­mière. Au ciné­ma, c’est devenu ce cliché fameux où trois per­son­nages ou plus se braque­nt mutuelle­ment à l’arme à feu.