Glacé, le pre­mier long-métrage du Polon­ais Bar­tosz Konop­ka l’est pour plusieurs raisons : son sujet (la démence d’un père et le sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité de son fils), son austère acteur prin­ci­pal, son fil­tre bleuté qui frappe chaque image d’un froid presque déplaisant. Si cette glaçante âpreté est un par­ti pris peut-être adéquat au sujet, elle évac­ue de Fear of Falling l’angoisse que le film pré­tend com­mu­ni­quer – ne lais­sant de cette triste his­toire qu’une inten­tion qui n’aboutit pas.

Jour­nal­iste bien­tôt pro­mu présen­ta­teur d’un JT en Pologne, Tomek est partagé entre deux pans de sa vie : le par­fait quo­ti­di­en qu’il mène avec sa com­pagne, bien­tôt enceinte alors que sa car­rière suit une tra­jec­toire ascen­dante et son passé, matéri­al­isé par le per­son­nage de son père, dont il doit s’occuper. Les allers-retours du père de son apparte­ment délabré à l’hôpital psy­chi­a­trique où il est interné tan­tôt à son ini­tia­tive, tan­tôt con­tre son gré sont saupoudrés de la cul­pa­bil­ité du pro­tag­o­niste qui ne sait com­ment s’occuper du vieil homme qui perd pied. La rela­tion trou­ble qui s’installe entre eux men­ace, sem­ble dire le film, la san­té men­tale du pro­tag­o­niste lui-même.

Tou­jours asséché par son fil­tre glacé, Fear of Falling installe cette alter­nance autour de Tomek, posant du même coup cette grave ques­tion : com­ment vivre quand un proche pète les plombs ? En fait, il s’agit moins de traiter le thème de la démence sénile que celui d’une folie presque arbi­traire – des flash-backs à la façon d’images d’archives nous expliquent que, dans l’enfance de Tomek déjà, son père jetait son mobili­er par la fenêtre et uri­nait sur les pas­sants. Dans ce ver­sant-là du film, il y a pire que l’austérité du jeu et de l’image – il y a l’aspect lugubre des décors et des sit­u­a­tions qui, cou­plé à la moue con­trar­iée de l’acteur prin­ci­pal, plombe un sujet déjà trop lourd. Un sujet qui est par ailleurs tou­jours lais­sé à dis­tance par cette impas­si­bil­ité de l’acteur, qui peine à incar­n­er le trou­ble dont il est ques­tion, encore moins à ren­dre compte de l’ambivalence de son per­son­nage ou l’émotion qui pour­rait par­fois le gag­n­er.

Le pire sans doute réside dans la représen­ta­tion qui est faite de l’autre ver­sant de cette his­toire : la rela­tion entre Tomek et sa com­pagne et la mise en scène de sa vie pro­fes­sion­nelle. Com­plète­ment asep­tisés, ces deux aspects de la vie du pro­tag­o­niste sont présen­tés, dans une con­fon­dante sim­pli­fi­ca­tion, comme antag­o­nistes aux rap­ports de Tomek avec son père. La com­pagne, plan­tée à peine enceinte, reste les pieds sous la table et les larmes aux yeux tout le long du film, atten­dant que son mari retrou­ve son bon sens. Quant à la scène de perte de con­trôle de Tomek en direct à la télévi­sion, elle est aus­si téléphonée que creuse. L’angoisse de la rela­tion du per­son­nage à son père, vraisem­blable­ment per­son­nelle pour le réal­isa­teur, est elle aus­si vidée de toute ambiguïté. Il ne reste qu’un tableau froid et édul­coré d’une his­toire qui ne débor­de jamais l’implication intime qu’elle a pour son réal­isa­teur-scé­nar­iste. La seule fear que nous avons, c’est que le film ne finisse pas.