Le cœur a ses raisons fut présen­té lors de la dernière Mostra de Venise où il fut assez remar­qué, notam­ment en rem­por­tant la coupe Volpi de la meilleure inter­pré­ta­tion fémi­nine, attribuée à Hadas Yaron.

Rama Bur­shtein a décidé de con­sacr­er son ciné­ma à la pro­mo­tion de sa com­mu­nauté, les Juifs ortho­dox­es de tra­di­tion has­sidique. Avec ce des­sein, au moins, les choses sont claires ; on est donc plongé, en bon mem­bre de la com­mu­nauté goy, dans un monde étrange® entière­ment rit­u­al­isé par le religieux. Et c’est peu de le dire ; une société close sur elle-même, local­isée ici non à Jérusalem la pieuse, mais à Tel Aviv la pro­fane. De cette dernière, on ne percevra rien ou presque – on la frôle à peine du regard et de l’oreille. Avec son image baignée d’une blanche lueur diaphane et une bande sonore coton­neuse et envelop­pante, Le cœur a ses raisons est tou­jours ramené à son cen­tre : la famille et la com­mu­nauté. Ceci a l’a­van­tage de pro­duire une indé­ni­able cohérence esthé­tique avec le pro­pos et les pré­ceptes de Rama Bur­shtein. Cette société dans la société est agitée par le tour­ment du mariage de la petite dernière, Shi­ra ; une affaire sur de bons rails avant que ça ne capote com­plète­ment. Et bien­tôt un drame ter­ri­ble, sa grande sœur Esther meurt en couche lors de la fête de Purim, lais­sant son mari Yochay ain­si que la famille dans le plus grand désar­roi, avec un nou­veau-né sans mère.

«Pas de combat entre aliénation et émancipation»

Le père dis­pose de deux solu­tions, l’une “extérieure” – un départ à Anvers –, l’autre, “intérieure”, ferait que l’en­fant reste dans le giron famil­ial mater­nel, elle con­siste donc à se remari­er avec l’une des deux sœurs d’Esther : la belle Shi­ra ou Fri­da, en phase de vir­er vieille fille. Avec l’esprit un peu bizarrement tourné, on pour­rait con­sid­ér­er Le cœur a ses raisons comme une comédie (pas très comique) de remariage, du moins respec­tant cer­tains codes du genre : la ques­tion du choix et le chem­ine­ment ini­ti­a­tique, le doute et le poids du regard des autres – ici celui de la com­mu­nauté étant redou­blé de celui de la Tra­di­tion, dont il n’est jamais ques­tion de sor­tir. Rama Bur­shtein, on l’aura com­pris, n’entend pas plaisan­ter avec ces affaires ; on est par exem­ple bien loin de Tu n’aimeras point (2009) de Haïm Tabak­man, où un bouch­er mem­bre de la com­mu­nauté ortho­doxe de Jérusalem était sur­pris par des désirs pas du tout cash­er après sa ren­con­tre avec un beau jeune homme. Ici, pas de com­bat entre alié­na­tion et éman­ci­pa­tion, pas de dilemme moral envers le religieux, mais plutôt la ques­tion de savoir com­ment faire coïn­cider les vicis­si­tudes de la vie (un mariage qui ne se fait pas, le deuil, un homme sans épouse, un enfant sans mère) avec la Loi.

Le moins que l’on puisse dire est que la cinéaste assume son con­ser­vatisme chevil­lé au corps – la tante opposée au mariage arrangé n’au­ra pas son mot à dire lors du dénoue­ment. Rama Bur­shtein pose un regard extrême­ment atten­tif sur sa com­mu­nauté, avec une bien­veil­lance déli­cate qui lui per­met de saisir de belles choses, comme lorsque Shi­ra joue de l’accordéon, évolu­ant vers un état intérieur et une mélodie d’une tristesse déchi­rante. Mais il faut bien dire que Le cœur a ses raisons pro­duit une impres­sion de spec­ta­teur sin­gulière, “l’ex­péri­ence” d’une altérité à laque­lle on est con­vié par le bout de la lorgnette afin d’en­tr­er dans l’intimité de cette com­mu­nauté mys­térieuse. Si le dis­posi­tif ciné­matographique con­tient intrin­sèque­ment une dimen­sion voyeuriste, il est très rare de se trou­ver face à un film aus­si clos sur lui-même. Le ciné­ma détient cette capac­ité à faire du plus loin­tain des êtres un frère, et d’une terre exo­tique une con­trée famil­ière. Rama Bur­shtein ne sem­ble pas atten­tive à ce beau pou­voir. On sera libre de pren­dre ou non cette atti­tude pour un écueil assez réd­hibitoire pour son film.