Pre­mier long-métrage de Christophe Sahr, Voie rapi­de sort au cœur de l’été et pour­rait bien mal­heureuse­ment pass­er inaperçu. Si le pitch – un ama­teur de tun­ing soudaine­ment con­fron­té à la cul­pa­bil­ité – avait de quoi effray­er, le résul­tat est une jolie sur­prise : loin des clichés soci­ologiques, le réal­isa­teur tient son sujet à juste dis­tance, épaulé par un trio d’ac­teurs au jeu tout en retenue.

On pour­rait se dire qu’il y a un petit air de Belle Épine dans Voie rapi­de : de jeunes adultes pas encore tout à fait sor­tis de l’ado­les­cence, l’ivresse de la vitesse en réponse à l’im­pos­si­bil­ité d’ex­primer des sen­ti­ments, etc. Le rap­proche­ment est d’au­tant plus ten­tant que Christophe Sahr, avec ce pre­mier long-métrage, fait un peu par­tie de la même mou­vance – du moins la même généra­tion – que Rebec­ca Zlo­tows­ki et con­sorts (Ted­dy Lus­si-Mod­este avec Jim­my Riv­ière, etc.). Ici comme ailleurs, le réal­isa­teur ne laisse que peu de place pour les épanche­ments intimistes et préfère la rugosité de ceux qui ont fait de la débrouille un moyen de vivre en accord avec eux-mêmes. C’est de cette manière qu’il approche le cou­ple for­mé par Alex (Johan Libéreau) et Rachelle (Christa Théret), par­ents pré­co­ces d’une petite fille de deux ans qu’ils élèvent dans une barre HLM non loin du super­marché où ils tra­vail­lent tous les deux. Elle joue les mères-mod­èles tan­dis que lui, plus mutique, se réfugie dans le tun­ing et sa pas­sion des voitures. Leur quo­ti­di­en bas­cule le jour où Alex fauche un ado­les­cent sur une bretelle d’au­toroute et prend la fuite.

La pre­mière grande réus­site du réal­isa­teur est d’avoir évité le dossier soci­ologique sur les jeuness­es à la marge. Sans mis­éra­bil­isme ni con­de­scen­dance, Christophe Sahr s’in­téresse au quo­ti­di­en de ses deux per­son­nages prin­ci­paux, entre rêves frus­trés et petites galères matérielles. Loin de se vautr­er dans un nat­u­ral­isme mal maîtrisé, le mon­tage égrène les silences pour mieux soulign­er les malen­ten­dus per­sis­tants, ampli­fiés par l’abon­dance de gros plans sur les vis­ages murés dans une mod­erne soli­tude. Cette bonne dis­tance est de chaque scène, ce qui préserve le thème de la cul­pa­bil­ité d’ar­riv­er comme un cheveu sur la soupe ; cela per­met au con­traire de mieux atta­quer la matière du per­son­nage prin­ci­pal, Alex, resté opaque et insai­siss­able quand sa petite amie est un con­den­sé à elle seule de dynamisme et de lumi­nosité. Le malaise gran­dis­sant ne révélera finale­ment rien d’autre que lui-même, aban­don­nant le per­son­nage prin­ci­pal à ses seules armes. Encore une fois, le réal­isa­teur ne cherche aucune jus­ti­fi­ca­tion pour excuser : il n’y aura donc aucun trau­ma mis à jour, aucune fêlure révélée aux yeux de tous. Tout au plus com­pren­dra-t-on qu’Alex ne béné­fi­cie pas d’un sou­tien sans faille de la part d’une famille à peine esquis­sée et finale­ment sans grand intérêt.

La ren­con­tre avec la mère de la jeune vic­time laisse à un moment crain­dre que le pro­jet ne s’en­gage sur une mau­vaise voie. Tant de films se sont four­voyés dans ce petit jeu mal­sain de la drague mor­bide que l’on croit à un moment Voie rapi­de capa­ble de s’écrouler sur lui-même. La con­fronta­tion d’Alex au fan­tôme de celui qui a trou­vé la mort sur son pare-brise n’est pas faite pour ras­sur­er dans la mesure où elle fait preuve d’un sym­bol­isme démon­stratif dont les choix de mise en scène étaient dépourvus jusqu’i­ci. Mais le par­ti-pris du réal­isa­teur de faire de cette piste facile un non-événe­ment en soit, soutenu par la com­po­si­tion tout en sub­til­ité d’Is­abelle Can­de­lier, remet rapi­de­ment le film sur les bons rails, évi­tant les digres­sions bavardes inutiles. Ici, les per­son­nages sec­ondaires n’ap­por­tent aucune réponse et cha­cun reste aban­don­né à un désar­roi si grand que seul le silence empathique peut être un début de réponse. C’est sur cette timide promesse que s’achève ce film bien plus lumineux qu’il n’y paraît.