On a pu remar­quer ces derniers temps une nou­velle mini-mode, un mélange des gen­res par­ti­c­uli­er : l’inscription du fan­tas­tique dans une époque passée. Super 8 ou Cow­boys et Envahisseurs injectent les aliens dans des épo­ques révolues, tan­dis que dans X‑Men : Le Com­mence­ment et Cap­tain Amer­i­ca, on s’amuse à réécrire l’Histoire en « révélant » une secrète inter­ven­tion de super-héros. La nav­i­ga­tion en eaux his­toriques est plus courante lorsqu’il s’agit de films de vam­pires – longévité oblige. A pri­ori rien de par­ti­c­ulière­ment orig­i­nal, donc, à ce que le film de Timur Bek­mam­be­tov se déroule au XIXème siè­cle, sauf que tous les chas­seurs de vam­pires ne sont pas prési­dents des États-Unis.

L’Abra­ham Lin­coln que nous décou­vrons ici est d’abord un enfant, témoin du meurtre de sa mère par un être aux canines sail­lantes. Il sera dès lors guidé par une indé­fectible soif de vengeance envers l’espèce vam­pirique dans son ensem­ble : sur le papi­er déjà, on a vu plus fine façon de réécrire l’Histoire[1]. Bien éloigné des films sus-cités, Abra­ham Lin­coln, chas­seur de vam­pires s’avère effec­tive­ment dénué de toute coquet­terie vin­tage. Timur Bek­mam­be­tov s’arme d’un pre­mier degré à toute épreuve, ce qui est sans doute plus raisonnable puisque la sub­til­ité n’est pas son fort. Dès les pre­mières scènes du film, alors qu’Abe est encore enfant, on nous indique que son meilleur ami est noir, comme pour jus­ti­fi­er l’anti-esclavagisme du futur homme d’État… Les détails biographiques expli­queraient égale­ment son opiniâtreté durant la guerre de Séces­sion : le Sud est non seule­ment esclavagiste, mais aus­si gou­verné par la race des tueurs de maman.

Mais la grossièreté immé­di­ate et évi­dente du film a au moins un avan­tage : elle dis­crédite d’emblée les aspects poli­tiques et his­toriques du réc­it et désamorce l’agacement que leur inep­tie aurait pu provo­quer. Causal­ité ultra-sim­pliste, accu­mu­la­tion d’« heureux hasards », surlig­nage des références his­toriques : le film pra­tique un art de la nar­ra­tion tout à fait décom­plexé, débar­rassé de tout souci de vraisem­blance comme de la moin­dre ten­ta­tive de stim­u­la­tion intel­lectuelle.

Le plaisir vien­dra donc d’ailleurs. Du fait, par exem­ple, que le trau­ma­tisme d’enfance d’Abe le rend capa­ble de couper un arbre d’un seul coup de hache. Ou que la force surhu­maine des vam­pires leur per­met de se servir de chevaux comme pro­jec­tiles – on ne pour­ra pas dire que ce film-là n’exploite pas les pos­si­bil­ités de la 3D… Dans une recherche con­stante de max­imi­sa­tion de ses effets, Timur Bek­mam­be­tov ponctue les scènes de bagarre de moments de stase ren­dant chaque coup plus per­cu­tant. Il mul­ti­plie les angles qui mag­ni­fient l’action et n’hésite pas à bom­barder lit­térale­ment le spec­ta­teur des objets les plus divers. D’abord cen­trée sur des duels humain-vam­pire, l’action gagne en ampleur à mesure qu’Abe gagne en pou­voir poli­tique. Les rix­es grossis­sent jusqu’à devenir de véri­ta­bles batailles, crescen­do qui se con­clut par une épique séquence qui voit Abe et ses acolytes attaqués par une horde de vam­pires tan­dis que le train qui les con­duit tra­verse un pont de bois enflam­mé.

Sans s’intéresser par­ti­c­ulière­ment à la fig­ure du vam­pire, Timur Bek­mam­be­tov utilise la lib­erté que lui donne le fan­tas­tique pour nour­rir son goût de l’outrance visuelle. Typ­ique­ment, les suceurs de sang sont ici dotés de gueules repous­santes, aux dents plus acérées les unes que les autres. Cette puis­sance de feu déployée à tous les niveaux, par sa démesure même, finit par diver­tir ; on sort de la pro­jec­tion avec le sen­ti­ment que le sac­ri­fice de l’élégance et du raf­fine­ment n’aura pas été tout à fait vain.

Notes

Notes
↑1 Le scé­nario est une adap­ta­tion de son pro­pre roman par Seth Gra­hame-Smith, égale­ment auteur d’Orgueil et préjugés et zom­bies.