The Long, Hot Sum­mer : très bon titre, trois mots seule­ment et l’ambiance est posée, avec une justesse qui rap­pelle les pro­pres trou­vailles de Faulkn­er (The Sound and the Fury, au hasard). Libre­ment inspiré de son roman Le Hameau, Les Feux de l’été[1] trans­forme le pre­mier volet de la trilo­gie de la famille Snopes en une sym­pa­thique alter­na­tive à La Fureur de vivre.

Le feu, la sécher­esse ouvrent le film de Mar­tin Ritt : une grange, per­due sous un soleil de plomb dou­blé d’un ciné­mas­cope éblouis­sant comme une éclipse. Soudain, sans qu’aucun mou­ve­ment ne l’ait annon­cé, une flamme, puis le brasi­er, en quelques sec­on­des. Un lent trav­el­ling avant ajoute à la tor­peur. Né de nulle part, le feu sem­ble être la pure man­i­fes­ta­tion naturelle d’une force invis­i­ble, dont les effets influ­en­cent le par­cours des per­son­nages et leur état d’e­sprit (voir, à ce titre, la riv­ière de Tan­dis que j’ag­o­nise). Le pre­mier à en faire les frais, Ben Quick, sorte Jim Stark aux cheveux blonds et aux yeux bleus en moins rebelle s’ex­ile pour débar­quer à French­man’s Band. Un type du Nord, en plein Mis­sis­sip­pi (le film a été tourné en Louisiane, mais cela reste le Sud), même soix­ante ans après la guerre civile, c’est un événe­ment. Pas par­ti­c­ulière­ment bien accueil­li en temps de Grande Dépres­sion, le cow-boy paci­fique qu’incarne Paul New­man cherche du tra­vail, a eu « son lot de filles », et bat le pavé dès qu’il le peut, sans racines pour encom­br­er son ascen­sion (Faulkn­er s’appelait Falkn­er).

Au jeune pre­mier répond le patri­arche Will Varn­er, qua­si-pro­prié­taire de Frenchman’s Band, petite ville avec bal pop­u­laire, saloon et… prison. Le per­son­nage se présente sous les aus­pices de l’ennemi autori­taire et cupi­de, mais ne suit pas les traces du Hen­ry Pot­ter de La vie est belle très longtemps : Orson Welles, au vis­age mi-sym­pa­thique mi-antipathique, se prête dans Les Feux de l’été à une vari­a­tion bien­v­enue d’un rôle devenu lieu com­mun. Varn­er est bien un cap­i­tal­iste libéral, mais il faut com­pren­dre ici les deux mots séparé­ment[2]. Red­outable ges­tion­naire, il adopte avec une éton­nante rapid­ité le nou­veau venu, parce que celui-ci met du cœur à l’ouvrage, délais­sant un peu plus sa fil­i­a­tion naturelle pour celle de la terre, dont il con­naît le goût aus­si bien que Ben Quick. Libéral, il l’est dans sa con­cep­tion de la vie, veuf ren­con­trant régulière­ment son amante et pous­sant ses filles dans les bras des garçons. Mais aus­si en accep­tant un vagabond mal­gré sa répu­ta­tion de pyro­mane, « boute­feu » qui fait fuir tout le monde.

Drôle d’époque : le patri­arche ose plus que ses cadets, dés­espéré­ment indé­cis. Sa fille Clara (Joanne Wood­ward) hésite entre le vagabond étranger (son père lui a déjà légué une pro­priété, comme un accord tacite) et un élé­gant aris­to­crate, Alan Stew­art. Les feux ne deman­dent de toute évi­dence qu’à être allumés[3], mais le fait d’« endur­er », état de la plu­part des per­son­nages de Faulkn­er, se change ici en « faire dur­er » : de détours en dis­putes, tous les pro­tag­o­nistes s’entrechoquent sans provo­quer d’étincelles. Cette tor­peur, à laque­lle la vigueur juvénile de Will Varn­er fait con­tre­point, se rompt par­fois dans de belles scènes d’audace, ou d’émancipation des racines : Ben Quick dis­tille le doute en rap­pelant au milieu du film qu’il est peut-être pyro­mane, Clara accuse son père de dis­simuler ses vel­léités de lignée der­rière un intérêt pour son bon­heur, et le fils délais­sé du patri­arche ne sera pas en reste…

Sans pré­ten­tion aucune (Mar­tin Ritt appli­quera un an plus tard la même for­mule pré­cieuse au Bruit et la Fureur) Les Feux de l’été retranche et ajoute à l’œuvre de Faulkn­er, rem­place les Snopes par les Varn­er et perd une par­tie de l’outrance généalogique des œuvres : les tares se trans­met­tent tou­jours de généra­tion en généra­tion, mais elles con­stituent aus­si un pré­texte un peu plat à une con­clu­sion qui s’abat comme une chape sur des flammes pour­tant enfin dansantes.

Notes

Notes
↑1 S’il est inutile de décrier le titre en français (il y a pre­scrip­tion), faisons un sort aux sous-titres de cette édi­tion, qui escamo­tent tout de même une bonne dizaine de répliques.
↑2 Le « Por­trait de William Faulkn­er », en réal­ité une biogra­phie uni­ver­si­taire en vidéo, per­met d’ailleurs de trou­ver dans la généalo­gie de Faulkn­er l’inspiration pour Varn­er : William Clark Faulkn­er, son arrière-grand-père, « pro­prié­taire » de Rip­ley, Mis­sis­sip­pi.
↑3 C’est d’ailleurs sur le tour­nage des Feux de l’été que Joanne Wood­ward et Paul New­man tomberont amoureux.