On pou­vait penser qu’Étienne Chatiliez avait fait le tour la thé­ma­tique de l’échange de bébés. Lor­raine Lévy reprend le flam­beau sur un mode plus dra­ma­tique. Cette fois, ce n’est plus un riche et un pau­vre qui sont inver­sés, mais un Pales­tinien et un Israélien… En s’appuyant sur un pré­sup­posé aus­si boi­teux, le film som­bre inévitable­ment dans la guimauve, tout juste est-il sauvé du naufrage par ses acteurs.

Il y a des idées qui font et vont faire les beaux jours du sep­tième art. Le tri­an­gle amoureux est par exem­ple une valeur sûre, indé­mod­able, et cela ne se démen­ti­ra sans doute pas dans les films à venir. De même pour la rela­tion fils/père, ou bien pour le retour au pays. Ce sont des clas­siques, par­fois des clichés, mais qui ren­voient à des prob­lé­ma­tiques uni­verselles. C’est pour cela que ces sché­mas se répè­tent sur grand écran, ils par­lent du plus pro­fond de l’humain.
Et puis, il y a des idées plus gad­get, des principes de scé­nario qui per­me­t­tent juste de faire un bon pitch et par­fois un bon film. Ce sont sou­vent des bases de comédie, genre plus prop­ice aux quipro­qu­os et aux portes qui claque­nt. Du moment où elles sont util­isées une fois, comme tout bon pro­duit, ces idées sont jetées au rebut, défini­tive­ment ou pen­dant un temps assez long, pro­por­tion­nel au suc­cès ren­con­tré par le film issu du même ton­neau. Par exem­ple, après Intouch­ables, vous ne ver­rez pas un duo comique fondé sur le hand­i­cap avant des années : la com­para­i­son serait trop évi­dente.
Selon ce principe, on pou­vait penser que La vie est un long fleuve tran­quille avait son­né le glas en France d’une nar­ra­tion basée sur un échange de bébés, con­cer­nant bien sûr deux groupes for­cé­ment antag­o­nistes (comme s’il était néces­saire de forcer le trait sur un drame humain qui se suf­fi­rait déjà à lui-même comme base de fic­tion). Eh bien Lor­raine Lévy n’en a cure et se sert cette fois de l’inversion de progéni­ture pour par­ler du con­flit israé­lo-pales­tinien.

Il y a une telle naïveté dans ce point de départ qu’elle en est désar­mante. User d’un tel procédé dra­ma­tique pour rap­procher ciné­matographique­ment deux peu­ples en guerre depuis des décen­nies a quelque chose de sidérant. Il en faut d’ailleurs, des con­tor­sions avec le réel à grands ren­forts de dia­logues expli­cat­ifs, pour le ren­dre plau­si­ble. L’échange aurait eu lieu à Haï­fa, pen­dant la guerre en Irak (ce qui expli­querait l’absence du père mil­i­taire), alors qu’une attaque de Scuds menaçait la ville (ce qui jus­ti­fie l’évacuation de l’hôpital). Leïla (la mère pales­tini­enne) se trou­vait elle par hasard dans la même cité venant ren­dre vis­ite à sa sœur. La vie emprunte sou­vent d’étranges chemins de tra­verse, mais tout de même…
Le reste du film est à l’avenant. Pour jus­ti­fi­er que la moitié des acteurs par­lent français, on invente à la mère juive (Emmanuelle Devos) et à son vrai-faux fils Yacine (char­mant Meh­di Dehbi) une vie en France, con­juguée au passé pour elle, au présent pour lui (un cas d’ailleurs bien atyp­ique : peu d’enfants pales­tiniens doivent pass­er leur bac à Paris). Pour mar­quer une fil­i­a­tion, on décou­vre qu’un don pour la musique serait géné­tique. Et quand on abor­de de front les ques­tions poli­tiques qui fâchent, les deux pères s’envoient à la fig­ure quelques argu­ments niveau géopoli­tique pour les nuls avant de vite baiss­er le ton. Bref, le film ne fait que broder sur la réal­ité, sans vouloir vrai­ment la retran­scrire.

D’accord, Lor­raine Lévy filme le mur séparant les deux peu­ples. Ces scènes sont d’ailleurs sai­sis­santes, évo­quant d’autres murs, d’autres his­toires trag­iques. Cepen­dant, la réal­isatrice se refuse à traiter des bar­rières qui fer­ment les cœurs. Ce n’est pas une mal­adresse, mais un point de vue assumé. Le scé­nario orig­i­nal se ter­mi­nait ain­si par un atten­tat. Lor­raine Lévy a refusé de tourn­er cette fin, trop atten­due selon elle, voulant que son film échappe à une “vio­lence d’usage”. Cela se défend, bien qu’à l’échelle du film cette volon­té de pren­dre une sorte de par­ti pris de la douceur revient à gliss­er lente­ment mais sûre­ment vers la guimauve la plus indi­geste.
Dans Le Fils de l’autre, à grand ren­fort de séquences lour­des de sens, Lor­raine Lévy défend ain­si l’idée que la “femme est l’avenir de l’homme, que si les femmes font alliance, elles peu­vent pouss­er les hommes à être meilleurs”. En voilà, une idée bien sim­pliste, bien con­sen­suelle, et qui s’avère surtout con­tre-pro­duc­tive ciné­matographique­ment par­lant. Filmer des hommes taiseux d’un côté, et des femmes douées d’une incroy­able capac­ité d’adaptation de l’autre, ne pousse pas à creuser les failles des per­son­nages, à ce que boule­verse en eux la décou­verte tout de même fra­cas­sante que leur enfant n’est pas le leur. Ils en sont réduits à agir ou réa­gir en fonc­tion de com­porte­ments calqués sur leur sexe, trop pavloviens pour émou­voir.

Voulant porter à l’écran un “mes­sage d’ouverture”, adhérant aux écrits de l’écrivain israélien Amos Oz qui con­sid­ère que “la seule solu­tion au con­flit israé­lo-pales­tinien réside dans un com­pro­mis his­torique où cha­cun recevrait une par­tie de ce qu’il estime lui appartenir”, Lor­raine Lévy se piège dans sa rhé­torique, reste à la lisière de son sujet. Elle tourne autour comme sem­ble vouloir le dire ses mou­ve­ments de caméra, sou­vent en demi-cer­cle, sou­vent en panoramique.
Sa caméra ne ren­tre pas dans l’histoire, comme avait pu le faire Incendies il y a peu sur des thèmes proches, long-métrage qui assumait lui pleine­ment la noirceur de sa tragédie. Elle glisse, super­fi­cielle, refu­sant à la fois de se pos­er et d’imposer un cadre, ou de s’installer dans le décor – à l’exception de deux ou trois scènes plus sail­lantes comme celle où Joseph (Jules Sitruk) noie son cha­grin en dis­cothèque.

“Un film, c’est un dia­logue avec celui qui fait la démarche de venir à sa ren­con­tre”, explique Lor­raine Lévy dans le dossier de presse. “C’est un moyen de vivre et de com­pren­dre l’humanité de l’Autre.” Com­ment ne pas être d’accord avec elle ? Et pour­tant cette asser­tion con­tient toutes les lim­ites de tout un ciné­ma français main­stream qui traite du bout de la caméra des sujets brûlants, lorgnant davan­tage vers un pas­sage en prime time que vers la salle obscure. Le plus grand nom­bre est d’emblée visé, aplanis­sant par néces­sité les aspérités, dans une volon­té de faire neu­tre qui méprise la qual­ité de regard du spec­ta­teur.
Sur une autre oppo­si­tion, entre rich­es et pau­vres, le récent Ele­na démon­tre que le fil­mage réal­iste et non enjo­livé, humain pour le coup jusque dans la médi­ocrité, d’une lutte de class­es est bien plus tran­chante quand elle ren­voie à notre pro­pre con­di­tion et non celles des “Autres”. Ce ciné­ma-là, certes plus exigeant mais ô com­bi­en plus nour­ris­sant, est plus intro­spec­tion et que pro­jec­tion, écarte les évi­dences (les femmes sont gen­tilles, la guerre c’est mal…) pour pos­er la ques­tion fon­da­men­tale du choix. Ce n’est plus le ras­sur­ant “et si j’étais eux ?” mais le bien plus ter­ri­fi­ant “qui suis-je ?”.