C’est l’his­toire d’une fille trop jolie qui, détestable au lycée, est dev­enue un mon­stre de cru­auté quelques années (et échecs) plus tard. Mavis Gary écrit des bouquins pour ados à Min­neapo­lis. Elle est belle à se damn­er, et seule à crev­er : ses journées, entre gueule de bois, glande inté­grale et coups d’un soir, se ressem­blent toutes et l’emmènent lente­ment vers l’en­fer de la dépres­sion. Lorsque son ex-petit ami de lycée lui envoie le faire-part de nais­sance de sa fille, Mavis décide d’embarquer pour le bled qu’elle a quit­té quelques années plus tôt et de recon­quérir celui qui pour­rait être la promesse de ce bon­heur qui lui a échap­pé.

Les retrou­vailles de Jason Reit­man (le réal­isa­teur) et Dia­blo Cody (la scé­nar­iste), après le suc­cès pub­lic de Juno, scel­lent l’al­liance de deux représen­tants peu glo­rieux d’un ciné­ma améri­cain qui se voudrait un pied dans le sys­tème hol­ly­woo­d­i­en (les stars, le bud­get, la cam­pagne pro­mo), l’autre dans une pos­ture indé de pacotille, fausse­ment cool et branchée, dont l’im­per­ti­nence fac­tice dis­simule avec peine un dis­cours grasse­ment beauf et réac’. Juno, déjà, nar­rait avec une ter­ri­fi­ante can­deur la grossesse non désirée d’une ado ; In the Air s’in­téres­sait avec morgue aux turpi­tudes sen­ti­men­tales d’un pau­vre type chargé d’orchestr­er des plans de licen­ciements mas­sifs. Les deux films, sous pré­texte de ren­dre compte avec humour de la réal­ité sociale d’un pays en plein effon­drement, ne fai­saient en réal­ité que se vautr­er dans une pathé­tique célébra­tion des valeurs famil­iales et insti­tu­tion­nelles d’une Amérique en chute libre.

Salope, mode d’emploi

Young Adult ne vaut pas mieux. Son héroïne est décrite d’emblée comme la car­i­ca­ture de la grenouille qui a voulu se faire plus grosse que le bœuf : en quit­tant le trou paumé où elle n’avait claire­ment aucun avenir, Mavis Gary s’est crue plus maline que ses pairs. Elle le paiera du début à la fin du film : pas une ligne du scé­nario pour lui laiss­er une chance, pas un plan sur le vis­age de Char­l­ize Theron, dévoré par la colère et l’ai­greur, pour laiss­er entrevoir une alter­na­tive à son triste des­tin. À l’in­verse, les gen­tils ploucs que l’héroïne retrou­ve à con­tre-cœur se gar­garisent de la sim­plic­ité de leurs choix de vie, en oppo­si­tion con­stante à la puni­tion sociale infligée à l’am­bi­tion «dévo­rante» (vouloir s’élever intel­lectuelle­ment, matérielle­ment et sociale­ment) de cette «psy­cho prom bitch» unanime­ment détestée par tous.

L’épous­tou­flant tal­ent de Char­l­ize Theron, qui parvient par on ne sait quel mir­a­cle à sor­tir grandie d’un rôle aus­si ingrat, n’est hélas pas suff­isant pour insuf­fler au film ce qui lui fait le plus défaut : de l’empathie. La rédemp­tion de l’héroïne ne sera que tem­po­raire : en repar­tant encore plus amochée qu’à son arrivée, la bad girl paye finale­ment pour son excès d’am­bi­tion. L’on repense alors avec nos­tal­gie à Robert Alt­man, maître dans l’art de bross­er avec une féroc­ité cer­taine ses con­tem­po­rains (comme dans le splen­dide Short Cuts) en leur offrant ce qui fait cru­elle­ment défaut à Jason Reit­man : le regard d’un cinéaste qui a pris le temps d’ob­serv­er le monde qui l’en­toure.