Que le ciné­ma se plaise à chercher la vérité der­rière le men­songe ou qu’il s’a­muse à con­trari­er la vérité par la jouis­sance de l’af­fab­u­la­tion, il instau­re sou­vent entre les deux un rap­port assez manichéen, où la place morale attribuée à l’un et à l’autre n’est guère remise en ques­tion. Voici cepen­dant un film qui pro­pose, habile­ment, de brouiller la démar­ca­tion et de ques­tion­ner ce rap­port hiérar­chisé, dans le cadre d’un road-movie où pour une fois, la lib­erté s’af­fiche moins qu’elle ne se con­stitue en arrière-plan, par un implicite relâche­ment de règles.

Le jeune acteur Ovanes Torosyan, vu en petit frère paumé dans East­ern Plays de Kamen Kalev, est une présence physique qu’on n’ou­blie pas facile­ment, avec sa sil­hou­ette émaciée et un peu voûtée, ses grands yeux au bord du glob­uleux pou­vant se mon­trant tout à tour intens­es et per­plex­es face au monde. Juste­ment, dans Avé de Kon­stan­tin Bojanov, il est beau­coup ques­tion de regard, celui des per­son­nages sur le monde et sur eux-mêmes. Torosyan campe ici un étu­di­ant de Sofia prénom­mé Kamen qui doit ral­li­er la ville de Roussé en stop, pour une tâche qui sera révélée plus tard, mais qu’on devine pénible. Occa­sion, au pas­sage, de dérouler le paysage d’une Bul­gar­ie délivrée de toute imagerie com­pas­sion­nelle de marasme est-européen, ce lieu com­mun auquel a pu sac­ri­fi­er le sco­laire film de Kalev. Cepen­dant un imprévu vient s’in­cruster aux côtés de Kamen : elle s’ap­pelle Avé, et en plus d’être jeune, brune et jolie, elle mon­tre une fâcheuse ten­dance à l’af­fab­u­la­tion en toutes cir­con­stances. Ses inven­tions vont, on s’en doute, don­ner au périple des deux jeunes gens un sup­plé­ment de goût d’er­rance, d’é­va­sion et de sus­pense — tan­dis que, de façon moins évi­dente, ce manque de fia­bil­ité appa­raît peu à peu comme une alter­na­tive séduisante face à une réal­ité trop sûre d’elle.

Pertinence du travestissement

Le CV de Kon­stan­tin Bojanov indique qu’il est vidéaste — plus con­nu hors d’Eu­rope que dans sa Bul­gar­ie natale où il est revenu tourn­er pour le ciné­ma. Cepen­dant, Avé, son pre­mier long métrage de fic­tion, con­tred­it le cliché selon lequel le ciné­ma de vidéaste (cf. Grandrieux, McQueen, Jor­eige / Had­jithomas…) se piquerait sys­té­ma­tique­ment d’ex­péri­men­ta­tion formelle. Nulle trace ici de dis­posi­tif ni de signes d’am­bi­tion nar­ra­tive : Bojanov abor­de son road-movie avec mod­estie, mais non sans finesse ni sans mal­ice, trai­tant avec une légèreté bien­v­enue la métaphore qui se des­sine. Kamen et Avé, lucid­ité con­tre trav­es­tisse­ment : c’est une approche de l’ex­is­tence qui force l’autre à une marche com­mune, les deux se tirant con­tin­uelle­ment la bourre entre rejet et atti­rance. Le découpage installe patiem­ment chaque étape dans la durée, lais­sant transparaître avec autant d’acuité que d’hu­mour la gêne de cette cohab­i­ta­tion aux effets imprévis­i­bles, à com­mencer par le con­cours de “lancer de pouces” qui ini­tie leur voy­age en stop. En par­ti­c­uli­er, l’ac­cent est mis sur les oscil­la­tions de la dis­tance qui les sépare au gré de l’in­con­fort de leur sit­u­a­tion, égale­ment sur les échanges de regards entre eux, traduisant assur­ance, gêne, séduc­tion, per­plex­ité, défi mutuel de main­tenir les posi­tions jusqu’au bout de la scène.

Au fil du temps qui s’in­stalle ain­si, et de l’éclaircissement par le scé­nario des objec­tifs de l’un et de l’autre, c’est le regard sur ce cou­ple mal assor­ti — et par­tant, sur une cer­taine con­cep­tion du monde — qui se remet en ques­tion. Alors qu’on aurait ini­tiale­ment attribué à l’adorable menteuse le rôle de la fautrice de trou­bles prop­ice à la répro­ba­tion — et à son com­pagnon celui de vic­time, le film déjoue suff­isam­ment les attentes morales pour que le juge­ment perde de son tran­chant. Les yeux inter­ro­ga­teurs d’un Kamen lucide mais dis­cret, face à une Avé comé­di­enne et dis­erte, traduisent peu à peu autant sa gêne vis-à-vis d’une fic­tion grig­no­tant sur le réel que vis-à-vis d’un réel qui, de toute évi­dence, lui pèse — tan­dis que chez Avé, se révèle la détresse cam­ou­flée sous l’aplomb des men­songes. La ques­tion de la per­ti­nence du trav­es­tisse­ment du réel s’empreint alors d’une ambiguïté bien­v­enue ; et le road-movie, tra­vail­lant à lâch­er la bride morale sur ses per­son­nages, donne aux vel­léités de lib­erté inhérentes au genre une dimen­sion plus abstraite que le tout-venant, reposant moins sur l’espace physique, mais ouvrant la porte à la lib­erté de cha­cun de réin­ven­ter sa vérité.