Quand Manoel de Oliveira met en boîte Le Souli­er de satin de Paul Claudel, cela rend ser­vice au ciné­ma comme au théâtre. Faisant feu de tous les arti­fices de fig­u­ra­tion, le cinéaste livre un rit­uel plein de fan­taisie et de rigueur, de magie et d’escamo­tages, dont l’aspect prim­i­tif renoue avec le ciné­ma de Méliès. À tous ceux qui ne croiraient pas encore qu’il n’ex­iste rien de plus beau que le théâtre filmé – et il peut l’être de mille manières –, nous recom­man­dons l’usage de ce DVD, dont la sor­tie con­stitue, à n’en pas douter, l’un des événe­ments de la semaine.

Au début du Souli­er de satin, film-fleuve de près de sept heures, Lion d’or de la Mostra de Venise en 1985, fig­ure, avant même que l’ac­tion ne soit lancée, un bel aver­tisse­ment à l’at­ten­tion du pub­lic : « C’est ce que vous ne com­pren­drez pas qui est le plus beau, c’est ce qui est le plus long qui est le plus intéres­sant, et c’est ce que vous ne trou­verez pas amu­sant qui est le plus drôle. » Façon élé­gante de nous prévenir qu’à l’en­trée de ce mon­u­ment, il con­vient de se dépouiller de ses habi­tudes et d’abor­der ce long tun­nel avec un regard neuf. Quel monde étrange, en effet, que celui où nous pénétrons, monde d’ef­fi­gies con­traintes dans leurs pos­tures, monde col­oré d’ar­ti­fices dont les rouages s’ex­hibent à nu, monde qui nous regarde sans effron­terie et lance vers nous ses mots de feu. Façon aus­si d’éveiller en nous le sen­ti­ment d’aven­ture, nous qui devons nous jeter en ce film comme sur une mer incon­nue, à l’im­age de ses per­son­nages de con­quis­ta­dores. Oliveira, par un anti-nat­u­ral­isme tant rad­i­cal qu’a­musé, curieux de ses effets, entend au sens le plus lit­téral le terme de mise en scène, sub­ver­tit les con­ven­tions du ciné­ma par celles du théâtre et livre un film mag­nifique sur la con­quête de soi et du monde.

critique du film Le Soulier de satin

Le Souli­er de satin est une adap­ta­tion de la pièce réputée inadapt­able de Paul Claudel, parue en 1929. Si l’on peut ne pas goûter à l’œu­vre de l’au­teur, dif­fi­cile d’échap­per à la ter­ras­sante beauté de ce texte-là – nar­rant l’amour con­trar­ié de Rodrigue, vice-roi des Indes, et Doña Prouhèze, mar­iée au vieil­lis­sant Don Pelage, sous la couronne espag­nole de Philippe II. Texte truf­fé de longs mono­logues, pétri de cha­grin et de résig­na­tion, tra­vail­lé par de puis­sants appels spir­ituels et la quête insa­tiable de per­son­nages qui les con­duit par-delà les mers, au-devant de leur soli­tude. La pièce, œuvre mon­stre et inclass­able, fasci­nante par ses excès, a don­né du fil à retor­dre à des généra­tions de met­teurs en scène. Rel­e­vant d’un baroque puis­sance dix, elle accu­mule les dif­fi­cultés – des cen­taines de per­son­nages, décors vastes et var­iés, action éclatée qui s’é­tend aux qua­tre coins du globe, un mys­ti­cisme déroutant, enfin, une lec­ture en con­tinu qui avoi­sine les douze heures – si bien qu’à ce jour, per­son­ne n’est encore par­venu à la mon­ter dans son inté­gral­ité. Ce statut d’Ever­est infran­chiss­able n’est d’ailleurs pas étranger à sa légende.

Ce qui est beau dans l’adap­ta­tion qu’en donne Oliveira, c’est qu’à aucun moment il ne cherche à sup­pléer, par les « moyens » du ciné­ma, aux pré­ten­dus empêche­ments du théâtre. Au con­traire, il rend le texte à sa des­ti­na­tion pre­mière, aux planch­es, aux pro­jecteurs, aux arti­fices, au maquil­lage, aux ori­peaux, à la décla­ma­tion, au théâtre, à ses con­di­tions qu’il dévoile crû­ment. Il s’ag­it moins, pour le cinéaste, de filmer une représen­ta­tion idéale que de plonger dans la représen­ta­tion même, dans sa matéri­al­ité, comme au plus près du texte, écrin des plus fidèles à l’his­toire qu’il racon­te. On saisit ce qui, dans cette his­toire, a pu cap­tiv­er Oliveira, au-delà du défi ciné­matographique : une coupe his­torique du génie explo­rateur por­tu­gais, la louange de ce petit bout de pénin­sule dont les grand hommes ont démul­ti­plié le monde con­nu, adossé à un drame de l’amour des plus curieux, à une drôle d’his­toire de let­tre qui ne parvient que dix ans trop tard à son des­ti­nataire. Et ce qui frappe le plus, dans ce film tourné en stu­dio, c’est cette simul­tanéité des choses : on passe comme de rien de l’Es­pagne à l’Afrique, puis de l’I­tal­ie à la Pologne, en un seul fon­du, dans un drame européen, puis mon­di­al, grande mosaïque frag­men­tée qui sur­git des mul­ti­ples con­fig­u­ra­tions d’un même plateau. Même si le cinéaste n’a pu filmer la total­ité du texte – pour d’év­i­dents prob­lèmes d’ex­ploita­tion – sa mise en scène se cale sur une fidél­ité mani­aque à la let­tre de Claudel.

critique du film Le Soulier de satin

Dès la pre­mière scène, les noces du théâtre et du ciné­ma sont con­som­mées. Certes, l’ou­ver­ture dans le hall d’un théâtre, juste avant la représen­ta­tion, alors que le pub­lic attend encore der­rière les portes, sem­ble nous dire que le ciné­ma absorbe le théâtre. Mais c’est un ouvreur en livrée qui, avant de laiss­er entr­er les flots de spec­ta­teurs, entame le texte de Claudel face caméra : « L’or­dre est le plaisir de la rai­son. Mais le désor­dre est le délice de l’imag­i­na­tion » – la for­mule pour­rait d’ailleurs servir d’adage au ciné­ma d’O­liveira. Par la suite, une fois le pub­lic instal­lé dans l’orchestre, les comé­di­ens, alignés au bal­con, tous cos­tumés, rejoignent la scène. Alors qu’un digne gen­til­homme, tout droit issu du Siè­cle d’or espag­nol, posé sur le prosce­ni­um, con­tex­tu­alise l’ou­ver­ture du drame, l’im­age ani­mée d’un bateau sur mer s’af­fiche sur un écran blanc, posé à ses côtés, comme la matrice de l’imag­i­na­tion dont il nous demande de faire preuve pour entr­er dans l’his­toire. Au plan suiv­ant, on décou­vre le pro­jecteur en marche et le vaste fais­ceau du lumière qui s’élance au-devant de lui. Un long trav­el­ling avant suit sa course, tra­verse l’orchestre et fond sur l’écran blanc, jusqu’à en épouser le cadre. On se croy­ait assis sur un siège de théâtre, mais c’est bien dans un film que nous venons de plonger.

À ce jeu de l’im­pureté, ciné­ma et théâtre ont tout à gag­n­er. Le théâtre con­quiert, par le mon­tage, une rapid­ité d’exé­cu­tion inédite – pas le moin­dre des para­dox­es pour un film aus­si long : on passe d’un tableau à l’autre par un sim­ple fon­du, qui aurait néces­sité en live des heures d’in­stal­la­tion. L’usage du hors-champ, allié à cer­tains angles de prise de vue, emporte la représen­ta­tion scénique vers des pos­si­bles qu’elle n’au­rait pu se per­me­t­tre, comme, par exem­ple, de sur­plomber deux actri­ces à la nage ou, encore, de sat­ur­er l’e­space d’un vis­age – celui de Marie-Chris­tine Bar­rault dans le mag­nifique mono­logue de la Lune. Le ciné­ma, quant à lui, en s’adap­tant à des codes étrangers, accueille une hétérogénéité revig­o­rante : ici où rien ne va de soi, l’im­mé­di­ateté d’une com­po­si­tion frontale rend les choses perçues nou­velles et inédites. Chaque scène cor­re­spond à un nou­veau tableau et le film compte presque autant de plan que de scènes (les coupes sont rares). Chaque tableau est organ­isé selon l’axe dess­iné par le regard du spec­ta­teur, vers lequel toute chose est ori­en­tée, et tend comme vers la lim­ite du représentable. Ain­si, les per­son­nages, l’en­vi­ron­nement, les objets, tous regar­dent vers nous, et nous sont plus présen­tés qu’a­gencés par un découpage de l’e­space auquel cor­re­spondrait l’évo­lu­tion du réc­it. Ici, l’e­space n’est rien – le noir anni­hi­lant de la scène ou du stu­dio – et, pour­tant, il doit être tout, car de ce vide (méta­physique du Borniol) nais­sent des mon­des entiers, des pays, des con­ti­nents, par le statut unique que ce noir con­fère à chaque élé­ment.

critique du film Le Soulier de satin

Manoel de Oliveira organ­ise une véri­ta­ble fête du regard. La pic­tural­ité des com­po­si­tions évoque les œuvres de Velasquez, du Gre­co, de Luis de Morales, pein­tres espag­nols de la Renais­sance, comme si la meilleure porte d’en­trée vers l’âge des con­quis­ta­dores pas­sait par les représen­ta­tions plas­tiques qu’il nous en reste. La pein­ture et le théâtre ont ceci en com­mun qu’ils font naître leur monde d’une matrice vide, toile blanche ou noir de la salle. Les images planes, la mobil­ité extrême­ment con­trainte des comé­di­ens, l’ar­ti­fi­cial­ité revendiquée des décors et des mécan­ismes – telle roue de moulin au loin est fig­urée par une hélice plan­tée sur une toile peinte, l’on­du­la­tion des vagues est ren­due par la rota­tion de gros cylin­dres peints en bleu – dessi­nent un ensem­ble de formes sub­limes, suite de tableaux vivants et par­lants, où les couleurs écla­tent, ou le texte déclamé s’en­v­ole dans un rythme, une mod­u­la­tion pro­pres à chaque comé­di­en. Ici, c’est tout ce qui choque l’ef­fet de réel qui prend de la valeur ; c’est la défor­ma­tion dans le mimétisme qui assure le faux comme marchep­ied aux vérités invis­i­bles ; et c’est juste­ment toute la dis­tance qui sépare de la vie qui, dans le même geste, y ren­voie. C’est tout le sens de l’aver­tisse­ment placé en début de film. Cette volon­té de saisir la fig­u­ra­tion dans ce qu’elle a de plus naïf, de plus prim­i­tif, situe le geste du cinéaste quelque parte entre les toiles du douanier Rousseau et les fan­tas­magories de Georges Méliès.

Il fal­lait bien ce mag­nifique écrin pour con­ter cette his­toire d’êtres hap­pés par leur désir, mais leur opposant tou­jours un sens du devoir inébran­lable, sauf en ces quelques instants fugaces où ils cèdent – fuguant, fuyant, se dérobant, refu­sant un instant d’obéir. Et l’ange-gar­di­en qui les accom­pa­gne, devant ces pau­vres mar­i­on­nettes bal­ancées par le des­tin, de leur lancer un regard de pitié et d’en­vie mêlées.

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