L’u­na­nim­ité du Tabou de Miguel Gomes par­mi les fes­ti­va­liers de la Berli­nale en févri­er dernier n’a pas ren­du jus­tice au film des frères Taviani, qui n’a pour­tant pas démérité l’Ours d’or. Évolu­ant sur le fil ô com­bi­en frag­ile de la fic­tion théâ­trale et du doc­u­men­taire car­céral, César doit mourir con­voque les fan­tômes shake­speariens au cœur d’un quarti­er de haute sécu­rité de la cen­trale de Rebib­bia. Longues peines et per­pé­tu­ités y tien­nent le rôle de leur (pro­pre) vie, dans une mise en scène qui joue habile­ment des con­traintes de l’e­space car­céral.

L’ex­er­ci­ce est plus périlleux qu’il n’y paraît : prenant un moin­dre risque, il se serait effacé der­rière une cap­ta­tion témoignant sans apprêt du spec­ta­cle mon­té par les détenus de cette cen­trale de ban­lieue romaine sous l’im­pul­sion d’un met­teur en scène fab­uleux, Fabio Cav­al­li. Lorgnant vers la fic­tion de réha­bil­i­ta­tion, il aurait pris des airs de suc­cess sto­ry et rejoint la cohorte de films-Guin­ness où des octogé­naires mon­tent des groupes de rock et autres chorales human­i­taires. Le pari des frères Taviani tient de la per­for­mance d’un équilib­riste, tou­jours sur le point de chuter et jamais très loin de touch­er les cieux. Décou­vrant cette troupe de comé­di­ens ama­teurs con­sti­tuée de con­damnés à per­pé­tu­ité, ils leur pro­posent de mon­ter le Jules César de Shake­speare, tragédie antique nour­rie des cauchemars et des haines sanglantes du dra­maturge bri­tan­nique, aus­si éloignée que sin­gulière­ment proche des vies de ces détenus.

Les pre­miers plans du film sur les derniers moments de la pièce don­nent rai­son aux cinéastes : la mort de Bru­tus, renonçant à sa vie comme un homme qui sait sa faute impar­donnable, y est poignante de vraisem­blance. Une fois le rideau tombé, c’est encadrés de sur­veil­lants en uni­formes que les comé­di­ens quit­tent la scène pour rejoin­dre leurs cel­lules, tan­dis que le pub­lic sort de la salle sous l’oeil des miradors. Le film bas­cule alors vers un noir et blanc plein de sail­lies et de clartés, moins sub­terfuge nar­ratif valant pour un flash­back que par­ti-pris esthé­tique d’une abstrac­tion de l’e­space de la prison. La mise en scène intè­gre adroite­ment le décor car­céral, comme le cadre grandiose d’une Rome impéri­ale sclérosée par les con­ju­ra­tions frat­ri­cides. Le scé­nario suit les actes de la pièce dans ce lieu d’enfermement où, au fil de répéti­tions, les pro­fils s’aiguisent et les langues s’affûtent, trou­vant de ter­ri­bles échos dans les vies chao­tiques des comé­di­ens. Les murs de briques bruis­sent de mille com­plots, les assas­si­nats se four­bis­sent à l’om­bre de tristes cel­lules, les cours de bitume réson­nent des plaintes endeuil­lées des par­ti­sans vain­cus de César, et les gril­lages et bar­reaux cachent les regards de témoins. Cette déréal­i­sa­tion de l’e­space car­céral parvient du même coup à piéger le regard dans un dédale de cour­sives et de murs qui démul­ti­plie les poten­tial­ités de cet espace panop­tique. Par le truche­ment de la mise en scène théâ­trale, toutes les scènes sont jouées à l’in­ten­tion d’un spec­ta­teur invis­i­ble, matéri­al­isé par la présence de la caméra ou bien celle d’ob­ser­va­teurs inopinés, comme ces sur­veil­lants qui atten­dent le dénoue­ment d’une scène pour son­ner la fin de la prom­e­nade.

Le mon­tage détourne avec une même habil­ité les codes du film de prison, quand il élude par exem­ple ce triste équiv­a­lent ciné­matographique de la pho­togra­phie judi­ci­aire con­sis­tant à présen­ter face caméra un por­trait de chaque détenu assor­ti du motif et de la durée de sa con­damna­tion, en offrant à chaque pro­tag­o­niste une scène où se présen­ter, cast­ing improb­a­ble alter­nant tristesse et colère qui, ailleurs, aurait fini dans les bonus DVD. Alter­nant répéti­tions et représen­ta­tions, régimes doc­u­men­taire et dra­ma­tique, le film évolue avec agilité hors des con­ti­nu­ités nar­ra­tives ou chronologiques. Qu’on ne s’y trompe pas pour­tant, César doit mourir tient plus de la fic­tion que du doc­u­men­taire. Il y a bien longtemps que les deux frères ital­iens, ne recon­nais­sant pour maître que Rosselli­ni et ayant fait leurs armes aux côtés de Joris Ivens[1], ont pris con­science que leur écri­t­ure les por­tait du côté de la fic­tion[2] . C’est ici la puis­sance de créa­tion de l’e­sprit humain, quelles que soient les con­di­tions dans lesquelles il se trou­ve entravé, qui fascine les cinéastes. Voilà plus de quar­ante ans, Giulio, le pris­on­nier anar­chiste de Saint Michel avait un coq (1971), revendi­quait envers et con­tre tout, son droit à la parole dans l’isole­ment de sa cel­lule. Les pris­on­niers de Rebib­bia pro­lon­gent son cri. Leur langue est dialec­tale, comme l’é­tait celle du petit berg­er sarde de Padre Padrone (1977). Chez ces per­son­nages qua­si mythologiques, la parole est le lieu de l’i­den­tité en même temps que de l’ap­pren­tis­sage du monde. Aus­si ne s’é­ton­nera-t-on pas qu’elle favorise l’in­tri­ca­tion des tem­po­ral­ités : celle, resser­rée et intense, de la tragédie croisant le présent per­pétuel de la prison et le passé mythique de la Rome antique. On imag­ine aisé­ment com­bi­en les luttes frat­ri­cides et les guer­res de clans de cette république déca­dente revue et cor­rigée par Shake­speare ont pu ren­con­tr­er les pro­pres vies de ces comé­di­ens ama­teurs au par­cours atyp­ique, et nour­rir cet entrelace­ment des temps et des reg­istres du réel et du texte. Quand les deux frères avaient croisé Howard Hawks, celui-ci leur avait expliqué : « Vous voulez don­ner au pub­lic quelque chose qu’il ne con­naît pas, moi je cherche à lui don­ner ce que je crois qu’il aime. Mais nous avons un maître com­mun : Shake­speare, qui fai­sait les deux, et qui, comme vous et moi, savait qu’un drame doit avoir une fin ouverte, et non une con­clu­sion totale. »[3] Il ne croy­ait pas si bien dire.

Notes

Notes
↑1 Sur le tour­nage de L’I­tal­ie n’est pas un pays pau­vre, en 1960.
↑2 Au point de tourn­er à nou­veau sous la forme d’une fic­tion, La Nuit de San Loren­zo en 1982, leur pre­mier film doc­u­men­taire, San Mini­a­to luglio ’44.
↑3 Cité dans Gérard Legrand, Pao­lo et Vit­to­rio Taviani, Paris, Cahiers du Ciné­ma, 1990, p. 153