Comme dans d’autres con­trées, on ne rigole pas avec la mort à Naples. Quoique… Il reste qu’à en croire In Pur­ga­to­rio, on com­mu­nique beau­coup avec la grande faucheuse au pied du Vésuve.

La caméra glisse sur des crânes pris dans un enchevêtrement de pous­sière et de toiles d’araignée. On entend de l’eau qui s’écoule, comme le temps qui glis­serait sur l’ossuaire de la crypte du cimetière des Fontanelle où sont regroupées les vic­times de la peste de 1652, des enfants morts nés et/ou non bap­tisés ; des morts sans nom, des âmes con­damnées à l’er­rance au sein du pur­ga­toire. Par­tant de là, Gio­van­ni Cioni nous entraîne dans une déam­bu­la­tion au pays des morts racon­tée par les vivants, sous le signe d’une foule de croy­ances où la super­sti­tion tient une place majeure, avec une mul­ti­tude d’intercessions ren­voy­ant à un com­plet fétichisme mor­tifère. Car si la mort arrache à la vie, on prend soin d’elle et on lui demande tout un tas de ser­vices, cer­tains par­ti­c­ulière­ment pré­cieux et néces­saires, tels les numéros gag­nants de la loterie. Puisque la vie n’est qu’un bref pas­sage van­i­teux, autant join­dre l’utile à l’agréable, plus pré­cisé­ment le spir­ituel au matériel.

In Pur­ga­to­rio réside en un kaléi­do­scope de ce dia­logue intense. Il tient du col­lage onirique qui se situerait pré­cisé­ment à l’interstice entre les vivants et les morts, la caméra cher­chant juste­ment à se plac­er comme un objet tran­si­tion­nel entre le peu­ple napoli­tain et les âmes errantes qui habitent la ville. Le ciné­ma se trou­ve ain­si ren­du à une fonc­tion d’interface – pour user d’une ter­mi­nolo­gie religieuse : d’intercession. Le film fait défil­er une tru­cu­lente galerie de trognes et de paroles, tout en évi­tant de dépein­dre une foule de super­sti­tieux com­plète­ment per­chés. Même si l’impression de pit­toresque ne manque de point­er très sou­vent, Gio­van­ni Cioni se tient avec eux, sa caméra étant par ailleurs à l’affût des signes. Con­crète­ment présente dans le quo­ti­di­en, par les mul­ti­ples autels et ex-voto qui four­mil­lent dans la cité, la mort est cette réal­ité qui s’imagine par la parole, que la caméra met en image – “imag­ine” pour­rait-on dire – le temps du film.

Cet échange d’images et d’imaginaires de la mort entre filmeur et filmés fait d’In Pur­ga­to­rio un objet généreux. Le col­lage faisant vari­er les statuts d’images ne manque pas de qual­ité, mais il souf­fre d’être par trop décousu – ce que n’est pas for­cé­ment le col­lage ciné­matographique, pour pren­dre un autre exem­ple ital­ien et por­trait de ville, citons la grande réus­site de La Boc­ca del Lupo de Pietro Mar­cel­lo sur ce point. Ain­si, lorsqu’un flux de parole “prend”, quand une dimen­sion poé­tique émerge, ceci tend à être rompu pour laiss­er place à une autre séquence, et ain­si de suite. Il reste que Gio­van­ni Cioni parvient à ren­dre pal­pa­ble une belle idée de ciné­ma : le monde du vis­i­ble est aus­si peu­plé par l’invisible. “De com­bi­en d’habitants Naples est-elle peu­plée ?” demande un inter­titre. Si In Pur­ga­to­rio pose la ques­tion, il sait aus­si faire exis­ter ce doute.