“El Chi­no” (“le Chi­nois”) n’est que le titre choisi en France pour un film orig­inelle­ment inti­t­ulé “Un cuen­to chi­no” (“un con­te chi­nois”, bien que le film se passe surtout en Argen­tine). C’est pour­tant bien un Chi­nois en Chine qui ouvre le film — et du mau­vais pied : sa fiancée meurt sous ses yeux, aplatie par une vache tombée du ciel…[1] De son statut ain­si con­féré de vic­time bal­lot­tée par l’absurdité de l’existence, Jun (c’est son nom) aura du mal à décoller par la suite. On passe à Buenos Aires et au vrai pro­tag­o­niste d’El Chi­no : Rober­to, quin­cail­li­er mani­aque, mis­an­thrope et col­lec­tion­neur — tiens donc — d’articles de jour­naux sur les acci­dents les plus absur­des, cam­pé avec l’aplomb adéquat par Ricar­do Darín, décidé­ment l’acteur le plus exportable d’Argentine. Comme s’il n’avait pas assez à faire en se fer­mant aux signes d’intérêt que lui man­i­feste la jolie belle-sœur d’un de ses amis, c’est évidem­ment chez lui que va débar­quer un Jun désem­paré, en quête d’un par­ent éloigné, ne par­lant pas un mot d’espagnol, dont il n’aura envie que de se débar­rass­er, quitte à lui venir en aide bon gré mal gré.

Individu et corps étranger

L’ouverture sur une scène tragi­comique qui aurait pu fig­ur­er dans la col­lec­tion de Rober­to est déjà un indice : El Chi­no se place résol­u­ment du côté de l’Argentin, dont il partage au moins la jouis­sance du spec­ta­cle des facéties meur­trières du hasard, illus­trant dans le moin­dre détail les faits divers que le per­son­nage lit avant d’archiver. Sans pour autant occul­ter chez lui la part autode­struc­trice qu’il met dans cette marotte : les visu­al­isant, il s’y pro­jette par­mi les vic­times, avec sa source d’ennuis du moment, ce qui laisse penser que sa défi­ance du genre humain s’étendrait aus­si à sa pro­pre per­son­ne — et par­tant, que ses manies seraient des automa­tismes par lesquels il se don­nerait une rai­son de vivre. Ain­si, der­rière le défoule­ment comique de ces sketchs dans le film, se cache sans doute la part la plus trou­ble du film, de son évo­ca­tion du repli de Rober­to sur lui-même, repli dont par ailleurs il se moque gen­ti­ment en le mal­menant dans des con­fronta­tions bur­lesques avec l’étranger, l’extérieur, dans son tra­vail (les con­tenus des boîtes se refu­sant à attein­dre le nom­bre exact, les tiroirs récal­ci­trants après une con­trar­iété) ou dans son univers plus intime, “infil­tré” par le désir amoureux et le voyageur chi­nois.

Mais juste­ment, à l’aune de l’attention portée par le scé­nario et la mise en scène au per­son­nage de Rober­to, celui de Jun, à la fois présent en per­ma­nence et ne béné­fi­ciant pas de la même pro­fondeur de regard, déséquili­bre un peu le film. Au nom d’un effet comique assez facile, El Chi­no main­tient à dis­tance la per­son­nal­ité du Chi­nois, qu’il définit seule­ment par sa langue étrangère, la tragédie qui l’amène et l’air penaud qu’il affiche tan­dis qu’il se démène con­tre les dif­fi­cultés de sa quête et l’acrimonie de son hôte. Le pau­vre Jun peine à exis­ter au-delà d’une fonc­tion de catal­y­seur des per­tur­ba­tions du sys­tème de Rober­to, faire-val­oir pour l’ouverture pro­gres­sive de ce dernier à l’extérieur. Dès lors, la façon dont l’auteur du film Sebastián Boren­sztein tra­vaille sur la sclérose du quin­cail­li­er se teinte d’une ambiguïté qui frag­ilise quelque peu son pro­pos, puisque tout en met­tant cette rigid­ité à rude épreuve, il l’accrédite en ne trai­tant guère mieux l’autre per­son­nage, l’objet du rejet, que comme cela : un objet, un corps étranger utile ou encom­brant suiv­ant les cir­con­stances.

Notes

Notes
↑1 Scène inspirée d’un fait divers authen­tique.