Si le récent Un jour de Lone Scher­fig avait su être plus qu’un mélo­drame corseté et com­plaisant dans ses effets, son principe nar­ratif aurait pu le rap­procher de Dix hivers à Venise, de Vale­rio Mielo. Soit une autre vari­ante un brin expéri­men­tale des valses-hési­ta­tions amoureuses de Quand Har­ry ren­con­tre Sal­ly, où la légère sophis­ti­ca­tion du réc­it a le bon goût de porter le film au-delà des attentes pré-écrites.

Dans Un jour, Jim Sturgess et Anne Hath­away se retrou­vent régulière­ment à une date anniver­saire. Le film de Vale­rio Mieli est plus malin. Ses tourtereaux à lui, Sil­ve­stro (Michele Riondi­no) et Cami­la (Isabel­la Ragonese) se croisent pour la pre­mière fois sur un vaporet­to véni­tien, un hiv­er, puis se recroisent par hasard au cours des neuf hivers suiv­ants (oui, le hasard a ses lim­ites dans un scé­nario, et c’est par­fois un peu trop évi­dent), entre une cité des Doges et une Russie[1] dépar­ties toutes deux de leur imagerie touris­tique, avant de se met­tre enfin ensem­ble. Et un hiv­er durant trois mois, cela laisse une marge aux scé­nar­istes pour agencer les dates de ren­con­tres en une suite irrégulière, un peu plus proche de l’aléa­toire. Mais il est vrai que les enjeux ne sont pas tout à fait les mêmes. Les ren­con­tres du film améri­cain, à date fixée par avance, sont des échéances annon­cées de bilans pour l’un, pour l’autre, pour eux : le spec­ta­teur décou­vre leur nou­v­el état, com­pare avec l’an­cien, comble l’el­lipse annuelle par la déduc­tion et un peu d’imag­i­na­tion, anticipe la suite des tra­jec­toires avant que l’ob­jec­tif soit atteint. Dans le film ital­ien, attribuer les ren­con­tres au hasard — et les met­tre en scène comme telles — dilue d’en­trée de jeu les attentes dans l’in­cer­ti­tude, un réel sus­pense de la redé­cou­verte des per­son­nages, l’an­tic­i­pa­tion d’une ellipse franche dont cer­tains détails ne pour­ront qu’être imag­inés, sug­gér­er que le film pour­rait réserv­er autre chose qu’un hap­py-end.

De 2 à 1 + 1

C’est que Vale­rio Mieli n’est pas seule­ment malin : il s’in­téresse assez sérieuse­ment à ses per­son­nages pour ne pas les laiss­er au seul état de mar­i­on­nettes d’une comédie roman­tique à con­cept. C’est pourquoi il s’at­tache à jouer le jeu de son petit dis­posi­tif jusque assez loin, prin­ci­pale­ment par l’écri­t­ure, creu­sant l’idée des ren­con­tres de hasard, de la décou­verte renou­velée, surtout les vies menées par cha­cun dans les ellipses, en soli­taire, et dont on ne recueille à chaque ren­con­tre que les bribes et le résul­tat à l’in­stant T. Il se pro­duit dès lors un effet per­tur­bant à point nom­mé l’at­tente clas­sique de la comédie roman­tique “coucheront, coucheront pas” : l’at­tente sec­ondaire, celle de décou­vrir les per­son­nages sous un jour nou­veau, monte au pre­mier plan. D’hiv­er en hiv­er, d’allers en retours entre Venise et la Russie, de scènes où on croit bien qu’ils vont cra­quer en ren­con­tres car­ré­ment avortées, Sil­ve­stro et Cami­la accu­mu­lent cha­cun hors champ un bagage per­son­nel, lais­sant décou­vrir à chaque appari­tion (et non for­cé­ment à chaque ren­con­tre, c’est-à-dire que ce qu’on décou­vre n’est plus soumis à la présence de l’autre) les direc­tions par­fois sur­prenantes, jamais toute tracées (ain­si, la douleur par­fois s’estompe, par­fois non), que leurs vies ont pris­es, lais­sant le champ libre à l’imag­i­na­tion pour recon­stru­ire les par­cours intimes. Ain­si, à par­tir de per­son­nages écrits pour se réu­nir à la fin, le film arrive à met­tre en évi­dence des per­son­nages exis­tant par eux-mêmes et ouverts à tous les pos­si­bles : plus seule­ment l’his­toire d’un désir atten­dant d’être assou­vi, mais celle des deux vies qu’il implique. Et il faut bien dire que dans la comédie roman­tique actuelle, des regards comme celui-là sur les per­son­nages nous man­quent.

Notes

Notes
↑1 Et une fois de plus, on applau­dit bien fort les dis­trib­u­teurs français et leurs tra­duc­tions de titres que les impérat­ifs com­mer­ci­aux accu­lent trop sou­vent à l’inep­tie, l’a­jout d’ “à Venise” au titre orig­i­nal ne faisant ici que brid­er l’in­térêt réel du film.