Alors que le jeune ciné­ma alle­mand con­naît ces dernières années un renou­veau salu­taire avec les films de l’école de Berlin – Sous toi, la ville de Christoph Hochhäusler (2010), Le Braque­ur de Ben­jamin Heisen­berg (2010), Every­one Else de Maren Ade (2009) – le deux­ième long métrage de Pia Marais, À l’âge d’Ellen, pour­suit avec brio cet élan créatif du ciné­ma out­re-Rhin.

Jeanne Bal­ibar, rev­enue de ses pos­es minau­dantes chez Pedro Cos­ta, est Ellen, une hôtesse de l’air qui fait telle­ment corps avec son tailleur bleu marine et sa valise à roulettes qu’elle n’est plus qu’une ombre tou­jours en tran­sit dans les halls d’aéroport. De pas­sage chez elle, elle apprend que son mari Flo­ri­an (Georg Friedrich) attend un enfant avec une autre. Moins une trahi­son qu’une évi­dence, celle de n’avoir jamais vrai­ment appartenu à cette exis­tence de cou­ple, de n’avoir jamais habité cet apparte­ment ; la nou­velle pousse Ellen à se défaire de tout ce qui l’a con­sti­tuée jusqu’ici. Sa mai­son, l’homme avec qui elle a partagé sa vie jusqu’alors, son méti­er. Han­tée par la vision d’un gué­pard sur le tar­mac d’un aéro­port en Afrique, image acci­den­telle comme un grain de sable dans le rouage implaca­ble de son exis­tence, elle aban­donne un jour la rou­tine monot­o­ne des gestes de sécu­rité qu’elle répète comme un auto­mate à l’attention de pas­sagers dis­traits avant le décol­lage, saisit sa valise et quitte l’appareil. Caméra accom­pa­g­nant chaque pul­sion du corps de son actrice, Pia Marias filme Jeanne Bal­ibar dans toute son ani­mal­ité, silen­cieuse et sauvage. Ellen, dont le prénom n’est révélé qu’une fois le per­son­nage défait de son iden­tité, perd la parole au prof­it de l’instinctivité. La grâce féline de Jeanne Bal­ibar illu­mine ce por­trait de femme n’obéissant plus qu’à ses impul­sions. Sans ratio­nal­ité aucune, Ellen s’accroche d’abord aux lam­beaux de son passé : virée de son emploi mal­gré son anci­en­neté, elle erre de cham­bres en bars d’hôtels, tou­jours vêtue de son cos­tume d’hôtesse, comme lors d’une éter­nelle escale. L’ivresse pas­sagère de soirées entre stew­ards et hôt­esses à l’érotisme asep­tisé sur les moquettes feu­trées des cham­bres d’hôtel la laisse esseulée au matin. Jetée par un chauf­feur de taxi peu amène, elle déboule par hasard dans la camion­nette de jeunes mil­i­tants anti­spé­cistes.

La fêlure qui a fait vac­iller cette femme indo­lente ne con­duit pas ce réc­it tout en sen­si­bil­ité sur la voie d’un ciné­ma de l’errance, à la manière des por­traits de femmes du Nou­v­el Hol­ly­wood – de Wan­da à Alice n’est plus ici en pas­sant par De l’influence des rayons gam­ma sur le com­porte­ment des mar­guerites – mais bien vers le film d’apprentissage. L’âge d’Ellen, ce n’est pas un âge de la matu­rité ou un âge de rai­son, mais un âge où tout com­mence, une année zéro. Avec comme toile de fond la quête idéal­iste incar­née par les jeunes squat­ters chez qui elle trou­ve refuge, le regard d’Ellen inter­roge un monde aus­si vide de sens qu’un ter­mi­nal d’aéroport. À l’exception de cette ruche bour­don­nante d’hommes et d’animaux qu’elle habite un temps avec les squat­ters, tous les lieux tra­ver­sés par Ellen sont des non-lieux emblé­ma­tiques de cette sur­moder­nité dont Marc Augé a fait l’anthropologie. Aéro­ports aux couloirs iden­tiques, hôtels comme des bocaux de verre où Ellen sem­ble un papil­lon affolé, et jusqu’au mag­a­sin de meubles où elle donne ren­dez-vous à son mari inqui­et de sa dis­pari­tion, mise en scène grotesque d’un con­fort ménag­er mis à la portée du con­som­ma­teur moyen. Au moment où elle échappe à cette rhé­torique du vide, Ellen se retrou­ve tout à coup à marcher le long d’une bretelle d’autoroute, promeneuse improb­a­ble à con­tre-sens de la logique du monde.

L’îlot utopique de la com­mu­nauté de jeunes mil­i­tants anti­spé­cistes, envahi de chiens et chats traités comme des vach­es sacrées, lui offre un havre pro­vi­soire. Pia Marais éprou­ve cette lutte idéal­iste sans jamais la car­i­ca­tur­er. Évi­tant un tableau qui aurait volon­tiers pu être acerbe et cri­tique, elle regarde avec humour ces défenseurs du règne ani­mal qui mul­ti­plient hap­pen­ings et opéra­tions com­man­do pour libér­er poulets en bat­terie et souris de lab­o­ra­toire. Ces séquences don­nent lieu à des visions poé­tiques qui sem­blent tout droit émanées de la con­science d’Ellen : ain­si des poulets affolés par leur lib­erté nou­velle une fois sor­tis du camion qui les emme­nait à l’abattoir, courant en tout sens au beau milieu de la nuit sur les ter­rils de graviers, ou des cen­taines de rats, minus­cules tâch­es blanch­es sur le goudron, évadés de la camion­nette acci­den­tée de leurs libéra­teurs. Obser­vant en silence ce petit monde utopique où la démoc­ra­tie directe et les bruyantes AG règ­lent les rap­ports soci­aux, Ellen ne témoigne d’aucun cynisme à l’égard de leur engage­ment, mais d’une curiosité détachée. Pia Marais retrou­ve ici une thé­ma­tique qu’elle avait abor­dée dans son pre­mier long métrage Die Uner­zo­ge­nen (Trop libre, 2007), por­trait d’une ado­les­cente en quête de nor­mal­ité face à des par­ents mar­gin­aux. Elle creuse cette esthé­tique du décalage entre des per­son­nages qui trou­vent dans ce qui les oppose matière à ques­tion­ner leur pro­pre univers. Ellen se lie ain­si avec Karl (Ste­fan Stern), qu’elle épouse lors d’une céré­monie par­o­dique pour lui épargn­er le ser­vice mil­i­taire. Sa méta­mor­phose passe par cette union inso­lite qu’elle déserte sitôt con­som­mée. Sans un mot d’adieu, elle dis­paraît à nou­veau, sur la voie d’une autre sorte d’utopie, celle d’un monde où il faudrait d’abord se per­dre pour pou­voir se trou­ver.