En févri­er dernier, les Ren­con­tres Ciné­ma de Manosque met­taient à l’honneur le cinéaste sud-coréen, Jeon Soo-il, encore mal con­nu en France, et organ­i­sait une rétro­spec­tive de ses sept longs métrages. Seule­ment deux de ses films, La Petite Fille de la terre noire (2009) et Des­ti­na­tion Himalaya (2010), ont été dis­tribués en France, Entre chien et loup est le troisième. Jeon Soo-il est un cinéaste à part[1] et indépen­dant[2]. Après avoir étudié le ciné­ma en France, il a créé en Corée sa société de pro­duc­tion Dongnyuk («Là où le soleil se lève») pour réalis­er des films sin­guliers.

Entre chien et loup com­mence dans une salle de mon­tage : un réal­isa­teur tente, tant bien que mal, de finir son film ; mais les prob­lèmes financiers et l’inertie des gens ren­dent cette entre­prise laborieuse. Soudain, le cinéaste reçoit un coup de télé­phone de son cousin ; ce dernier lui demande de l’accompagner en Chine pour retrou­ver son père, qui est resté en Corée du Nord après la guerre. Le film prend dès les pre­mières min­utes une dimen­sion auto­bi­ographique et donne un aperçu des ques­tions qui tra­vail­lent la Corée aujourd’hui, une Corée divisée en quête d’identité[3]. C’est cette quête que le film racon­te.

Le per­son­nage réal­isa­teur, Kim[4], accepte sans ent­hou­si­asme de rejoin­dre son cousin. On le suit : d’abord de Séoul à Sok­cho , ville d’où sa famille est orig­i­naire, puis de Sok­cho à Tae­baek, vil­lage où une jeune femme, qu’il a ren­con­trée dans le bus, espère retrou­ver sa sœur… Jeon Soo-il met à nou­veau en scène un per­son­nage voyageur, qui reste dis­tant, comme dans Des­ti­na­tion Himalaya. La caméra le filme, mais d’un peu loin, sou­vent en plans d’ensemble, on se focalise sur lui, et pour­tant, impos­si­ble d’entrer dans sa tête. Le per­son­nage ne se livre pas : Jeon Soo-il ne cherche jamais à don­ner d’explications ou de jus­ti­fi­ca­tions à l’action[5]. Le spec­ta­teur n’a donc plus qu’à accepter de ne pas tout com­pren­dre et de ne pas tout savoir pour se laiss­er aller à l’errance dans les paysages sub­limes de la fron­tière entre les deux Corée.

Ces paysages jouent un rôle impor­tant dans le film et dans sa pré­pa­ra­tion. C’est en quelque sorte eux qui font avancer le film. Jeon Soo-il explique qu’il n’écrit jamais un sce­nario com­plet, une quin­zaine de pages tout au plus ; puis, il part en repérage, choisit les lieux de tour­nage, et pour­suit l’écriture en exploitant toutes les pos­si­bil­ités qu’ils offrent. Le per­son­nage passe ain­si d’un paysage à l’autre, l’explore, en donne une expéri­ence sen­sorielle[6]. Les plans, sou­vent très longs, appa­rais­sent comme des tableaux où la lumière, les couleurs, la com­po­si­tion ont été longue­ment pen­sées dans la per­spec­tive d’une épu­ra­tion : Jeon Soo-il élague et va à l’essentiel, à savoir le noir et blanc.

Au fur et à mesure que le film pro­gresse, la quête ne sem­ble pour­tant pas aboutir. À Sok­cho, Kim apprend que son oncle n’a pas été exfil­tré de la fron­tière par les passeurs qui s’y étaient engagés : il ne pour­ra donc pas retrou­ver son oncle. La jeune femme ne parvient pas à retrou­ver sa sœur. Kim, qui a prof­ité de ce voy­age, pour retourn­er dans le tout petit vil­lage de ses par­ents, ne retrou­ve pas la mai­son de son enfance. Le film dégage un cer­tain pes­simisme dévelop­pé par l’empêchement sys­té­ma­tique de ses per­son­nages et ce bien que Jeon Soo-il préfère à ce terme celui de mélan­col­ie. Cette mélan­col­ie vient des paysages d’hiver aux couleurs froides, qui représen­tent des mon­tagnes, mais aus­si des vil­lages à l’abandon que l’on va bien­tôt détru­ire pour con­stru­ire de nou­veaux bâti­ments, du rythme monot­o­ne des plans longs qui défi­lent presque sans dia­logue et sans musique, des quelques scènes d’ivresse qui traduisent un cer­tain malaise et une volon­té d’oublier et de s’oublier un instant, des vis­ages sou­vent fer­més et indéchiffrables des per­son­nages… Cette mélan­col­ie cul­mine dans un plan, par­faite­ment analysé par Jacques Aumont dans un texte inti­t­ulé Calme bloc : “Alors qu’ils ont échoué dans leur recherche, le garçon et la fille s’assoient face au paysage enneigé, côte à côte, et nous tour­nent le dos, dou­ble Rück­enfigur[7] regar­dant mélan­col­ique­ment vers un avenir inex­is­tant. Chez Friedrich, qui a inven­té et sys­té­ma­tisé cette fig­ure du por­trait de dos, elle sym­bol­i­sait la con­tem­pla­tion de l’éternité à venir. C’est ici à peu près le con­traire ; tout ce que voit le cou­ple, c’est une bar­rière de mon­tagnes nues, sans per­spec­tive.”

Ce sen­ti­ment de mélan­col­ie, est sans doute égale­ment dû à la ques­tion de l’entre-deux qui tra­vaille tout le film[8]. Les per­son­nages, filmés entre chien et loup sont bal­lot­tés entre la Corée du Sud et la Corée du Nord, entre le passé qui a don­né nais­sance au blessures col­lec­tives et le présent dans lequel s’inscrit le désir amoureux… Les per­son­nages ont beau être en mou­ve­ment (ils roulent, marchent, grimpent), ils sem­blent faire du sur-place : à la fin du film, la jeune fille court en boucle dans la neige en for­mant un cer­cle. Jeon Soo-il affirme, au con­traire, que ce dernier plan mon­tre que les per­son­nages ont choisi de vivre…

Entre chien et loup, comme d’autres films de Jeon Soo-il, ne racon­te pas l’histoire d’une quête accom­plie, mais plutôt son échec ; un échec qui fait par­tie de la vie et de son appren­tis­sage. Ce n’est pas un film facile : il demande un cer­tain effort du spec­ta­teur pour accepter de ne pas tout saisir, d’avoir des sen­sa­tions plutôt que des cer­ti­tudes, et d’éprouver par­fois un cer­tain ennui… Pour un spec­ta­teur occi­den­tal, qui ne con­naît pas force­ment bien ce pays, le film décrit cepen­dant la Corée d’aujourd’hui, sans dog­ma­tisme et didac­tisme, bien au con­traire. À tra­vers ses deux per­son­nages, Jeon Soo-il sem­ble dress­er le por­trait d’un peu­ple coréen tirail­lée dans l’espace et dans le temps, qui se cherche et aspir­erait sans doute à la réu­ni­fi­ca­tion… On ressort mal­gré tout de ce film comme d’une expéri­ence sin­gulière qui nous aurait dévoilé une cer­taine pro­fondeur coréenne.

Notes

Notes
↑1 Bien qu’il fasse par­tie de la même généra­tion que bon nom­bre de réal­isa­teurs de la nou­velle vague coréenne ayant défer­lé sur l’Europe, de Lee Chang­dong à Bong Joon-ho en pas­sant par Park Chan-wook, son ciné­ma ne suit pas le même chemin.
↑2 Enseignant au départe­ment de Théâtre et Ciné­ma de l’Université Kyung­sung de Bun­san, il tourne pen­dant les péri­odes de vacances.
↑3 C’est ce thème qu’on retrou­ve dans l’installation D’aussi loin que je, tu, il peut voir de Daph­né Le Ser­gent, exposée à l’occasion du 13ème Fes­ti­val des Ciné­mas Dif­férents et Expéri­men­taux de Paris du 6 au 11 décem­bre : http://www.cjcinema.org/pages/festival_edition.php?id_prog=217|.
↑4 Sans le prénom, ce nom n’identifie pas vrai­ment le per­son­nage : près du quart des Coréens s’appellent Kim.
↑5 On retrou­ve ici l’influence de Bres­son, qu’il décou­vre à l’Alliance française de Busan pen­dant sa jeunesse.
↑6 Comme l’action est, pour ain­si dire, réduite aux péré­gri­na­tions de Kim, le spec­ta­teur est davan­tage sen­si­ble aux couleurs, aux sons, aux tex­tures que les paysages offrent.
↑7 Le terme s’applique à une per­son­ne vue de dos, en général à hau­teur des épaules (rück veut dire épaule en alle­mand), qui regarde une scène, dis­tincte ou non. C’est une sorte de point de vue sub­jec­tif, util­isé dans la pein­ture roman­tique alle­mande, notam­ment par Friedrich dans son tableau, Le Voyageur con­tem­plant la mer de nuages.
↑8 En cela, l’œuvre de Jeon Soo-il abor­de des thèmes très proches de ceux explorés par Julien Gracq dans ces réc­its. Que l’on songe, par exem­ple, à La Presqu’île qui racon­te le par­cours d’un per­son­nage dans la presqu’île de Guérande dans l’attente de l’arrivée de sa maîtresse : la nou­velle se déroule entre terre et mer, entre sou­venirs du passé et sen­sa­tions du présent, entre réal­ité de l’expérience vécue et rêver­ies lit­téraires.