Présen­té en avant-pre­mière mon­di­ale, un des nou­veaux films de Wern­er Her­zog (il dit en avoir tourné six l’an­née dernière !), un doc­u­men­taire en qua­tre épisodes de 47 min­utes, cha­cun sous la forme d’un por­trait de con­damné à mort atten­dant son exé­cu­tion dans une prison améri­caine. Chaque épisode est con­sti­tué de témoignages des con­damnés eux-mêmes, mais aus­si de leurs proches, des enquê­teurs, des avo­cats, comme autant de champs-con­trechamps qui se répon­dent, se com­plè­tent, se con­tre­dis­ent. L’en­jeu ici n’est pas d’établir la cul­pa­bil­ité ou non de cha­cun, mais véri­ta­ble­ment de plonger dans le cœur de la psy­ché améri­caine, de son rap­port à la mort et à l’exé­cu­tion.

Her­zog trou­ve dans le couloir de la mort un véri­ta­ble vivi­er d’his­toires, tis­sant tout un réseau implicite entre les cinq détenus (le troisième épisode étant un dou­ble por­trait) qu’il a ren­con­trés pour saisir l’essence même de la vie dans l’at­tente d’une mort annon­cée mais jamais prévue. C’est d’ailleurs tel un couperet (oserait-on le mot « sen­tence » ?) que tombe à chaque fin d’épisode un car­ton indi­quant que le détenu en ques­tion est tou­jours dans l’at­tente d’une date d’exé­cu­tion. Her­zog ne cherche bien évidem­ment pas à nous servir un énième plaidoy­er con­tre la peine de mort, il lui suf­fit de faire de ces hommes et femmes de véri­ta­bles « per­son­nages de ciné­ma » pour être cepen­dant clair sur sa posi­tion. Mais ce sont surtout les con­di­tions de déten­tion (sym­bol­isées par la monot­o­nie des uni­formes des con­damnés, et l’in­salubrité des salles de par­loir) et leurs effets per­vers qui intéressent le cinéaste alle­mand, dans un exer­ci­ce de recueil et de partage de la parole des pris­on­niers.

Un nom­bre impres­sion­nant de thé­ma­tiques tra­versent ces dis­cus­sions par­fois drôles et cru­elles, telle la perte de la notion du temps, l’in­cer­ti­tude, la cul­pa­bil­ité, l’im­pos­si­bil­ité de con­necter l’im­age de l’as­sas­sin à ses actes, pour un film qui réus­sit à faire de la notion de doute un véri­ta­ble proces­sus d’in­ter­roga­toire. Lors des entre­tiens, Her­zog s’at­tache aux détails (les détenus ont-ils encore des rêves, des espoirs, des désirs?), et c’est bien son pro­pre vis­age que l’on dis­tingue par­fois en reflet sur la vit­re du par­loir, comme si, il l’avoue lui-même, c’é­tait lui qui aurait pu être à leur place. Alors, qu’au­rait-il fait ?

Tout ce pan quelque­fois anx­iogène du doc­u­men­taire est habile­ment mis en bal­ance avec des pas­sages en extérieur, où Her­zog se rend sur les lieux des meurtres pré­sumés. Il donne à voir des lieux de déso­la­tion, de perdi­tion comme seule l’Amérique des désœu­vrés peut en fournir. C’est alors toute une his­toire de la pho­togra­phie et du ciné­ma qui est con­vo­quée, de Joel Meyerowitz au Macadam à deux voies de Monte Hell­man. Mais c’est surtout une vision sai­sis­sante des sub­urbs et des villes moyennes per­dues au fin fond des États-Unis que pro­pose Her­zog, comme des lieux lais­sés à l’a­ban­don, où toute human­ité est niée par un sys­tème cap­i­tal­iste qui écrase les plus dému­nis.