En Espagne, Fer­nan­do León de Ara­noa fait un peu fig­ure de “cinéaste pop­u­laire offi­ciel”, comme en France on pour­rait désign­er Bertrand Tav­ernier ou Jacques Audi­ard, dans leurs gen­res respec­tifs. Scé­nar­iste et écrivain à l’origine, cha­cun de ses films — fic­tions et doc­u­men­taires — est assuré à la fois de “ren­con­tr­er son pub­lic”, comme on dit, et de ramass­er ou d’être nom­iné à quelques Goyas (ces babi­oles locales que chez nous on appelle “César”). Son créneau se situe dans la pein­ture économe en pathos des mar­gin­aux, des arrange­ments qu’ils doivent faire avec la réal­ité pour vivre dans leur con­di­tion. Juste­ment, Amador s’ouvre sur une intri­g­ante scène d’assaut de déshérités sur les ordures lais­sées par les nan­tis, scène-leurre en vérité, dont le car­ac­tère d’aperçu social ne servi­ra au film que comme arrière-plan sans grande portée : le busi­ness mar­gin­al des ventes de fleurs à la sauvette. Le com­pagnon de Marcela, l’héroïne, coor­donne la ronde de “ses” vendeurs depuis son apparte­ment d’un quarti­er défa­vorisé de Barcelone. Marcela, elle, se pré­pare à tout pla­quer pour une vie meilleure, mais retarde son pro­jet quand elle apprend qu’elle est enceinte. Pour sub­venir aux besoins futurs, elle accepte de tra­vailler pour un mois comme aide à domi­cile chez un vieux gra­bataire nom­mé Amador, avec les fric­tions de généra­tions, de class­es et de men­tal­ités qu’on imag­ine. Com­mence un pro­gramme fam­i­li­er (et exé­cuté avec une bonne tenue, sans se pré­cip­iter sur les automa­tismes) d’apprivoisement mutuel agré­men­té de quelques leçons de vie et échanges de secrets intimes. Mais Amador, et on lui en sait gré, ne marche pas longtemps sur les plate-ban­des d’Intouch­ables : après quelques jours à peine, le vieil­lard éponyme meurt, et de peur de per­dre ses hon­o­raires, Marcela passe le reste du mois et du film à occul­ter tant bien que mal le décès.

Égalité de convenance

Sur le papi­er, Ara­noa a couché un con­te bien mené de la pré­car­ité et de la fraude néces­saire, ouvrant sur une empathie avec la faus­saire et un sus­pense savam­ment entretenu sur l’issue de la comédie macabre. Seule­ment, ce con­te, il nous faut aller nous-mêmes le tir­er par les cheveux, parce qu’il a du mal à pren­dre chair à l’écran, parce que le scé­nar­iste et réal­isa­teur appa­raît moins con­cerné par cette pré­car­ité et ce men­songe que par l’habilité et l’évidence des ressources que lui, le con­teur aisé, emploie à les racon­ter. Amador se veut une comédie dra­ma­tique empreinte de regard social, mais s’impose plus exacte­ment comme un film de pro­fes­sion­nel de la comédie dra­ma­tique empreinte de regard social, recher­chant une adhé­sion immé­di­ate autour de son savoir-faire, du car­ac­tère émou­vant et sociale­ment per­ti­nent de ce qu’il racon­te. Cela passe pré­cisé­ment par des armes de pro­fes­sion­nel : une mise en scène car­rée mais imper­son­nelle, des per­son­nages vite lis­i­bles (par­fois jusqu’au cliché : dites bon­jour à la pros­ti­tuée d’âge mûr et au cœur d’or), quelques métaphores illus­trées en plusieurs fois (le par­fum des ros­es masquant la pour­ri­t­ure, les puz­zles qu’on assem­ble pour recon­stru­ire les traces de sa vie) et encore sig­nalées par les dia­logues pour se don­ner quelques fils con­duc­teurs et mon­tr­er com­ment on exprime habile­ment ses idées sim­ples.

La volon­té de con­tenter tout le monde en faisant mine de met­tre en scène la mis­ère sans mis­éra­bil­isme ni manichéisme cul­mine dans la réso­lu­tion finale du sus­pense, étrange dégage­ment en touche, pour ne pas dire sus­pect. Alors que la scène avait de quoi pro­longer les aspects les moins glo­rieux du con­stat social par-delà les con­flits de classe (tout le monde veut fraud­er le sys­tème), Ara­noa, tou­jours enclin à liss­er les aspérités artic­u­lant son scé­nario, choisit l’absolution générale au nom d’un sys­tème offi­cieux, mais aus­si hiérar­chisé que celui sur lequel il pré­tendait jeter un regard cri­tique, car dépen­dant du bon vouloir de la classe dom­i­nante (puisque même le patron fraude, tout tourne bien et tout est par­don­né). C’est dans cette scène assez pesante et com­plaisante dans sa durée, où la fraudeuse aux ros­es est remise à sa place de fau­tive et son sort sus­pendu à la déci­sion de son employeur, que le réal­isa­teur sig­ni­fie le plus la duplic­ité de sa pro­pre posi­tion : mal­gré tout le mélo­drame qu’il a agité autour de la pré­car­ité de son per­son­nage, le regard qu’il porte sur elle reste, au fond, celui d’un pos­sé­dant.