Réal­isée en 1994, cette adap­ta­tion du roman de Bohu­mil Hra­bal était restée jusqu’ici invis­i­ble pour des ques­tions de droit. Après un long com­bat, la réal­isatrice d’origine tchèque offre au pub­lic son inter­pré­ta­tion d’une œuvre où se mêlent amour de la lit­téra­ture, autodafés et cri­tique de la pro­duc­tiv­ité. Le résul­tat, écrasé par ses mod­èles de ciné­ma, flirte avec le kitsch de mau­vais goût, à mille lieues de l’ampleur espérée.

Der­rière ce beau titre énig­ma­tique se cache avant tout un roman, celui de Bohu­mil Hra­bal, auteur tchèque réputé, plusieurs fois adap­té par la nou­velle vague tchèque du début des années 1960. La réal­isatrice, orig­i­naire du même pays, rêvait depuis des années d’en faire l’adaptation au ciné­ma. Autant dire que le pro­jet avait de quoi sus­citer une cer­taine curiosité, d’autant plus que le film est resté dans les tiroirs pen­dant plus de quinze ans et n’a trou­vé le chemin de l’exploitation qu’une fois son acteur prin­ci­pal, Philippe Noiret, décédé. Le sujet, égale­ment, avait de quoi intriguer : un vieil homme reclus dans une cave aux envi­rons de Prague a pour mis­sion de détru­ire tous les livres qu’on lui remet. Alors que lui prend l’en­vie de les lire avant d’ac­com­plir sa mis­sion, il est de plus en plus soumis à la pres­sion de la pro­duc­tiv­ité. Mais l’allégorie poli­tique n’a pas la forme qu’on imag­ine : plutôt que de faire œuvre mil­i­tante aux accents réal­istes, Vera Caïs s’égare entre l’absurde et le grotesque pour déclar­er son amour de la lit­téra­ture et des chefs‑d’œuvre du passé dont, bien évidem­ment, plus per­son­ne ne sem­blerait mesur­er la portée aujourd’hui. La ren­gaine du « c’était mieux avant » a donc de beaux jours devant elle.

Plus de quinze ans avant que Woody Allen n’utilise le même procédé pour son oubli­able Minu­it à Paris, Han­ta (Philippe Noiret), de plus en plus amoureux des livres, reçoit donc la vis­ite d’auteurs tout droit venus des siè­cles passés. Il rap­pelle à ces derniers à quel point leurs œuvres ont comp­té plus qu’ils n’auraient pu l’imaginer de leur vivant. Pêle-mêle, il croise donc Baude­laire, Kant et même Jésus Christ, ce qui nous vaut, au mieux, quelques scènes très kitchs, au pire, des dia­logues telle­ment navrants qu’on se demande si la réal­isatrice ne prend pas ses spec­ta­teurs pour de som­bres imbé­ciles. Pour­tant, nul doute que Vera Caïs voulait faire œuvre de légèreté der­rière la grav­ité du pro­pos (qui ren­voie bien évidem­ment aux autodafés per­pétrés par les nazis). Pour cela, elle imite quelques mod­èles : elle singe Buñuel pour son sens de l’absurde (on pense par exem­ple au Fan­tôme de la lib­erté) mais sans le mor­dant ironique, elle sem­ble aus­si revendi­quer une accoin­tance avec le ciné­ma slave (Kus­turi­ca) en érigeant le joyeux bor­del comme nou­v­el ordre.

En dépit des jolies inten­tions de départ, le résul­tat est donc bien en deçà des espérances, et on ne com­prend pas bien ce qui a pu motiv­er les dis­trib­u­teurs dans l’exploitation d’un film dont les par­tis-pris esthé­tiques appa­rais­sent déjà très datés, pour ne pas dire ridicules. Du roman ini­tial, la réal­isatrice sem­ble avoir con­servé quelques bons mots mais ne parvient jamais à leur don­ner une artic­u­la­tion à l’image, se lim­i­tant à leur offrir sim­ple­ment une mise en espace sans pos­er de véri­ta­bles enjeux esthé­tiques. Les scènes s’enchaînent sans que le scé­nario ne trou­ve un ton spé­ci­fique, dis­per­sant l’intrigue en scènes grivois­es et per­son­nages de sec­ond plan pas intéres­sants pour un sou. Il y aurait prob­a­ble­ment eu plus bel hon­neur à faire à Philippe Noiret que de ressor­tir des tiroirs cet étrange objet qui, man­i­feste­ment, ne fera pas date dans sa fil­mo­gra­phie.