Remis de l’échec com­mer­cial de sa comédie chic et bachique Sa Majesté Minor, Jean-Jacques Annaud revient à ses fon­da­men­taux : le grand spec­ta­cle de qual­ité pro­fes­sion­nelle, où le con­texte plus ou moins inédit et solide­ment doc­u­men­té vient en ren­fort de la fab­rique d’ex­o­tisme. Par­fait guide touris­tique, il nous balade cette fois dans l’Ara­bie des années 1930, où deux seigneurs s’af­fron­tent pour un bout de désert au moment où les Occi­den­taux com­men­cent à s’in­téress­er au pét­role qui y est enfoui. Avec son pro­fes­sion­nal­isme cou­tu­mi­er, il assem­ble les élé­ments con­sti­tu­tifs, selon les canons en vigueur, d’une épopée ciné­matographique avec arrière-plan his­torique : une des­tinée hors de com­mun (un prince séparé des siens depuis l’en­fance, let­tré et pas très physique, mais dont la force des choses révélera le courage et fera un meneur d’hommes), une impec­ca­ble logis­tique de recon­sti­tu­tion en décors et cos­tumes, une pléthore de per­son­nages sec­ondaires bien car­ac­térisés, des dia­logues ciselés et fleuris, juste un zeste d’éro­tisme pour épicer le tout. Qu’An­naud soit attiré par un mode de diver­tisse­ment aus­si suran­né auquel même Hol­ly­wood s’est sen­ti obligé de don­ner des apparences de moder­nité, pourquoi pas ? Il n’empêche que son arti­sanat appa­raît inex­orable­ment lacu­naire, man­quant de chair et de souf­fle, moins prég­nant, même, que toute la pesan­teur dont était capa­ble le David Lean de Doc­teur Jiva­go et Lawrence d’Ara­bie — der­rière lequel cet Or noir court, très loin. On retrou­ve les vieilles mar­ques du réal­isa­teur, tou­jours con­va­in­cu d’a­jouter une pierre sin­gulière au diver­tisse­ment grand pub­lic élevé à Hol­ly­wood — tan­dis que la com­para­i­son, dans les faits, reste cru­elle.

Il ne faut pas plus d’une scène au film pour trahir en lui le pro­duit malade de ses cou­tures : un pal­abre dans un désert, sac­ri­fi­ant au tic hol­ly­woo­d­i­en mod­erne exigeant que des acteurs occi­den­taux jouant des étrangers con­tre­fassent avec emphase un accent épais, même en par­lant anglais (manie de vouloir “faire vrai” avec un gad­get en toc, au lieu d’as­sumer sans chichis la com­mod­ité de rap­port au spec­ta­teur). Le prob­lème de la fab­rique d’é­va­sion à gros bud­get selon Jean-Jacques Annaud est que, si elle ne se nour­rit pas d’un matéri­au de base qui puisse vrai­ment don­ner le change (tel que le for­mi­da­ble roman d’Um­ber­to Eco Le Nom de la rose, dont Annaud tira une adap­ta­tion pass­able, portée surtout par Sean Con­nery), elle ne se résume qu’à l’ac­cu­mu­la­tion indus­trielle, mécanique et sans vie, d’ac­ces­soires comme ces faux accents, les décors et les cos­tumes. Ou comme le con­texte his­torique et cul­turel, les car­ac­téri­sa­tions lorgnant vers les clichés des fables, les présences féminines… : tout cela traité par la mise en scène à l’é­gal des décors et des cos­tumes, con­scien­cieuse­ment aligné mais jamais pris à bras le corps. C’est le tra­vers le plus triste du pro­fes­sion­nal­isme d’An­naud qui, faisant du Hol­ly­wood avec l’im­pli­ca­tion d’un arti­san de la “qual­ité française” d’a­vant 1960, con­sid­ère tous les élé­ments de son film, jusqu’à la dimen­sion humaine, comme de sim­ples acces­soires à assem­bler pour le spec­ta­cle. Même le souf­fle épique escomp­té s’avère une con­tre­façon bon marché, un bras­sage d’air.