Une ten­ta­tive, pour les inter­mit­tents du spec­ta­cle inscrits à l’antenne Alham­bra du Pôle Emploi, de faire leurs preuves : voilà ce qui pré­side à la créa­tion de ce Dernier Week-End – une créa­tion soutenue, cha­peautée par le Pole Emploi lui-même. Autant dire que nous ne sommes pas dans les cir­cuits de pro­duc­tion tra­di­tion­nels. Ce qui aurait pu n’être « que » un court-métrage, gravé sur DVD pour agré­menter le CV des par­tic­i­pants, se trou­ve aujourd’hui sor­tir sur les écrans : entre autres choses con­cer­nant le film, voilà une excel­lente sur­prise.

Le Dernier Week-End baigne dans une ambiance à la Fes­ten[1] : Claude Dampierre, vieux patron d’industrie acar­iâtre, est au cré­pus­cule de sa vie. Red­outable­ment riche, l’homme réu­nit ses proches et sa famille pour un week-end dont il leur promet qu’il sera sur­prenant. Tan­dis que le vieil homme laisse plan­er le doute sur l’invité mys­tère qu’il n’a encore révélé à per­son­ne, tous intriguent dans la coulisse pour dérober le magot de l’avare…

Les con­di­tions de la créa­tion du Dernier Week-End doivent-elles nous sug­gér­er de con­sid­ér­er le film selon d’autres critères que ceux habituels à la cri­tique ? Ce serait faire preuve d’une indul­gence bien trop méprisante. Parce que les comé­di­ens du film, parce que le réal­isa­teur ont man­i­feste­ment fait œuvre de ciné­ma, c’est comme une œuvre qu’on con­sid­ér­era Le Dernier Week-End.

Ali Borgi­ni est, selon ses pro­pres ter­mes, issu d’« un groupe de cinéaste “de gauche” » qui, au lende­main de mai 1968, a décidé de fonder l’IFC, con­cur­rente de l’IDHEC, qu’ils con­sid­éraient comme une école bour­geoise. L’aventure dure six ans, avant que le vol du matériel de l’école ne la force à fer­mer ses portes. Suite à cette for­ma­tion mil­i­tante, Ali Borgi­ni campe sur ses posi­tions, et réalise quelques films sans jamais vouloir se pli­er aux règles de l’establishment, ce qui nuira féro­ce­ment à sa car­rière. Depuis, il pro­duit, et réalise des doc­u­men­taires. Con­tac­té par le Pôle Emploi, il va donc repren­dre la caméra pour un court métrage, qui devien­dra Le Dernier Week-end. Si le film peut, par­fois, s’apparenter à un cat­a­logue de scènes, où cha­cun des acteurs peut, à tour de rôle, faire mon­tre de ses capac­ités, Ali Borgi­ni ne se laisse cepen­dant pas débor­der. Amoureux du Cab­i­net du doc­teur Cali­gari de Robert Wiene, il joue, la nuit venue, des lumières et du cadre, ce qui con­traste âpre­ment, de façon inquié­tante, avec l’esthétique sage de la pre­mière par­tie du film.

Il joue du mys­tère aus­si : fauss­es pistes et dia­logues mys­térieux émail­lent le film, le plaçant donc autant dans la fil­i­a­tion de Fes­ten que dans la tra­di­tion du who­dunit. C’est, d’ailleurs, une façon fort sage de mêler la nar­ra­tion pure, et la néces­sité de ménag­er des scènes pour cha­cun des acteurs. Par­mi ceux-ci, si de nom­breux inter­prètes son­nent tout à fait juste, le film repose surtout, évidem­ment, sur la com­po­si­tion remar­quable de Claude Dampierre, dans le rôle du vieil­lard aus­si haineux que per­du – une inter­pré­ta­tion qui domine le film.

Qu’on puisse voir, aujourd’hui, sor­tir sur les écrans un film si éloigné des sen­tiers bat­tus est une bonne nou­velle. Dans sa pro­pre analyse du film, Ali Borgi­ni souligne la portée sym­bol­ique, évi­dente, de ce réc­it de cor­beaux se rassem­blant autour d’un tas d’argent par­fumé de charogne. Cette charge, d’ailleurs assez peu sub­tile, con­tre l’establishment ciné­matographique et con­tre le monde de la pro­duc­tion a pour elle, sinon son élé­gance, au moins sa fraîcheur, et l’enthousiasme qui y a présidé. Plus que d’un ajout à leur CV, les par­tic­i­pants au Dernier Week-End peu­vent s’enorgueillir d’avoir par­ticipé à un film cer­taine­ment pas exempt de défauts, mais libre et sincère. Ce qui est, peut-être, l’essentiel.

Notes

Notes
↑1 Le réal­isa­teur, Ali Borgi­ni, recon­naît lui-même cette par­en­té – même s’il assure qu’elle ne lui est apparue qu’après coup.