L’Étrangleur

L’Étrangleur

de Paul Vecchiali

  • L’Étrangleur
  • France1972
  • Réalisation : Paul Vecchiali
  • Scénario : Paul Vecchiali
  • Image : Georges Strouvé
  • Montage : Françoise Merville
  • Musique : Roland Vincent
  • Producteur(s) : Jacques Perrin
  • Interprétation : Jacques Perrin (Émile), Julien Guiomar (Simon Dangret), Eva Simonet (Anna Carré), Paul Barge («Le Chacal»), Jacqueline Danno (Monique)
  • Éditeur DVD : La Vie Est Belle
  • Date de sortie DVD : 6 septembre 2011
  • Durée : 1h33

L’Étrangleur

de Paul Vecchiali

La règle et le joueur


La règle et le joueur

Bien moins con­nu que son chef d’œu­vre, Femmes, femmes, L’É­tran­gleur, le sec­ond long-métrage de Paul Vec­chiali à avoir été exploité en salles après Les Rus­es du dia­ble, béné­fi­cie à son tour d’une sor­tie DVD. Et on ne peut que louer le tra­vail de l’édi­teur, La Vie Est Belle, d’avoir fait ce choix : mélan­col­ique et poé­tique, ce film est une véri­ta­ble (re)découverte.

Depuis près de dix ans, Paul Vec­chiali ren­con­tre de gross­es dif­fi­cultés pour obtenir le sou­tien financier néces­saire à la mise en route de ses nou­veaux pro­jets ciné­matographiques. Sor­ti en 2004, le très frag­ile mais sym­pa­thique À vot’ bon cœur osait même met­tre en scène un réal­isa­teur fer­me­ment décidé à abat­tre un à un les mem­bres de la com­mis­sion du CNC qui lui avaient refusé l’a­vance sur recettes. Cette « mise à l’é­cart » est d’au­tant plus regret­table qu’on ne cesse de (re)découvrir ce réal­isa­teur éru­dit et auda­cieux au gré des (trop) rares édi­tions DVD dont il béné­fi­cie. Quelques mois après Femmes, femmes, prob­a­ble­ment son film le plus con­nu, loué par Pier Pao­lo Pasoli­ni en per­son­ne, c’est au tour de L’É­tran­gleur, son sec­ond long métrage de ciné­ma (si l’on excepte un pre­mier film per­du), de faire son appari­tion dans les rayons, agré­men­té de quelques déli­cieux bonus (dont un entre­tien avec Paul Vec­chiali qui revient sur la genèse du film). Et on ne peut que se féliciter de la nou­velle tant cette pro­duc­tion révèle une mise en scène à la déli­catesse inouïe.

On pour­rait rapi­de­ment s’étendre en lieux com­muns et dire du film qu’il est un par­fait con­den­sé des obses­sions du cinéaste, tant dans sa manière d’appréhender la fron­tière ténue entre bien et mal que dans son goût pronon­cé pour tra­quer le désir à la marge. Mais l’atmosphère si par­ti­c­ulière qui se dégage de ce sec­ond long-métrage de Vec­chiali ne doit pas être réduite à une syn­thèse car ce qui fait la valeur de chaque film du cinéaste, c’est le plaisir man­i­feste qu’il prend à nous racon­ter des his­toires – sou­vent basées sur des faits sor­dides – en les tran­scen­dants grâce à la douceur de son regard. Le pari dans L’É­tran­gleur était donc de ren­dre la dimen­sion poé­tique d’un acte meur­tri­er, de refuser le sor­dide et la com­plai­sance qui ras­surent tou­jours le spec­ta­teur dans sa représen­ta­tion du mal. Ici, Émile (inter­prété par le trou­blant Jacques Per­rin), impres­sion­né par une stran­gu­la­tion à laque­lle il a assisté lorsqu’il était enfant, repro­duit à l’envi cet acte. Mais pas sur n’importe qui. Le jeune homme choisit en effet ses vic­times par­mi les femmes esseulées et mélan­col­iques qu’il accom­pa­gne dans leur dernier souf­fle, tel un ange de la mort. Et là où Paul Vec­chiali réus­sit un pari plutôt inouï, c’est lorsqu’il vide le pro­pos de toute sor­did­ité pour faire de son film un étrange chant funèbre.

Au-delà de la mélan­col­ie qui les rap­proche, les vic­times du tueur en série ont toutes beau­coup en com­mun avec ces Femmes, femmes que le réal­isa­teur n’a cessé de célébr­er dans ses dif­férents pro­jets : chanteuse de cabaret fatiguée, danseuse étoile vieil­lis­sante ou encore actrice oubliée, cha­cune de ces femmes sem­ble être dev­enue le fan­tôme de ses pro­pres rêves de jeunesse, s’évertuant – plus par habi­tude lasse – à rejouer leur vie comme s’il s’agissait d’une ultime représen­ta­tion publique. Dev­enues absentes d’elles-mêmes jusqu’à accepter sans résis­tance la mort promise, elles souf­frent générale­ment de ce regard extérieur qui fait désor­mais défaut. En les tuant, Émile déleste ces femmes de ce vide venu les rem­plir depuis de trop nom­breuses années. Il n’y a là aucune autre moti­va­tion que de les délivr­er de cette insond­able tristesse. Ce n’est donc pas pour rien que le réal­isa­teur lui oppose un autre crim­inel intéressé – voleur de biens une fois les meurtres com­mis – avec lequel va se nouer une étrange rela­tion, tein­tée d’ambiguïté sex­uelle. Évidem­ment, en voy­ant les meurtres per­pétrés par l’étrangleur, il est dif­fi­cile de ne pas penser aux nom­breux films d’Alfred Hitch­cock (La Corde, L’Inconnu du Nord-Express, Fren­zy) où la stran­gu­la­tion était tou­jours investie d’une forte sym­bol­ique sex­uelle, traduisant générale­ment une impuis­sance qui, hypothèse con­fortée par le fait que le pre­mier échec crim­inel survi­enne avec une pros­ti­tuée, est peut-être le mal qui ronge Émile.

À l’image des dernières sec­on­des vécues par cha­cune des vic­times, il est avant tout ques­tion de regard dans ce film de Paul Vec­chiali : regard qui scrute la détresse en l’autre, regard qui se perd ou se fixe à l’approche de la mort. Il est donc plus que per­ti­nent d’avoir pro­longé cette prob­lé­ma­tique avec l’inspecteur chargé de l’enquête, encom­brée d’une jeune femme qui, mal­heureuse en amour, est con­va­in­cue qu’elle pour­rait servir d’appât idéal pour piéger le meur­tri­er. Mais Émile se dérobe, s’évapore, se joue de l’enquêteur en l’égarant dans un savoureux jeu de piste où il appa­raît, plus vul­nérable que jamais, aux yeux de celui qui dés­espérait de le voir un jour se matéri­alis­er. Entre la réal­ité et les fan­tasmes que l’on plaque sur celle-ci par refus d’une médi­ocrité qui sem­ble con­tin­uelle­ment trahir les espoirs de cha­cun, L’É­tran­gleur existe quelque part entre amoral­ité et con­science du con­formisme, réus­sis­sant le pari totale­ment fou de trans­former la laideur en œuvre d’art.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

Bonjour la langue
Bonjour la langue
Un soupçon d’amour
Un soupçon d’amour
Train de vies / Les 7 Déserteurs
Train de vies / Les 7 Déserteurs
Le Cancre
Le Cancre
C’est l’amour
C’est l’amour
Le Café des Jules
Le Café des Jules
En haut des marches
En haut des marches
Rosa la Rose, fille publique
Rosa la Rose, fille publique
Once More (Encore)
Once More (Encore)
4 livres-DVD de Paul Vecchiali
4 livres-DVD de Paul Vecchiali
Change pas de main
Change pas de main
Corps à cœur
Corps à cœur