En lisant le pitch de Un jour, on pour­rait croire dur comme fer à un Quand Har­ry ren­con­tre Sal­ly pour la généra­tion Face­book : de 1988 à 2011, 23 ans de la vie de deux amis qui s’ai­ment sans le savoir, ou sans se le dire. Racon­té sous forme de vignettes iné­gales, plom­bé par un final grotesque et putassier, le film ne décolle jamais de la bluette anec­do­tique mal­gré le charme indé­ni­able d’Anne Hath­away. Retour à la case départ pour la réal­isatrice danoise Lone Scher­fig, dont on avait pour­tant aimé le sen­si­ble Une édu­ca­tion.

Accor­dons tout de même à Lone Scher­fig un tal­ent : celui du cast­ing. Après avoir révélé la mer­veilleuse Carey Mul­li­gan dans Une édu­ca­tion, la réal­isatrice donne un rôle en or à Anne Hath­away, actrice sym­pa­thique à la fil­mo­gra­phie iné­gale, mais dont la fraîcheur illu­mi­nait déjà Le Dia­ble s’ha­bille en Pra­da, Le Secret de Broke­back Moun­tain et Rachel se marie. Pas farouche, la comé­di­enne s’empare de son per­son­nage avec une abné­ga­tion qui force l’ad­mi­ra­tion. Grâce à elle, on croit sans peine au par­cours d’Em­ma, jeune femme mal dans sa peau qui va, au fil des ans, devenir une femme accom­plie sans jamais se renier. D’autres qu’elle auraient gen­ti­ment minaudé pen­dant une heure quar­ante ; impéri­ale, l’ac­trice se fond entière­ment dans son per­son­nage, lui don­nant les mille et une nuances que le scé­nario est bien en peine de lui offrir. Elle est tout sim­ple­ment sub­lime.

C’est peu dire que le film ne la mérite pas. Adap­té d’un best-sell­er par l’au­teur lui-même, Un jour est un éprou­vant con­den­sé de lieux com­muns et de sit­u­a­tions téléphonées, qui ne parvient jamais à cap­i­talis­er sur son con­cept, par ailleurs sym­pa­thique : racon­ter une his­toire d’amour et d’ami­tié sur 23 ans en pro­posant de retrou­ver ses pro­tag­o­nistes à chaque 15 juil­let (jour de leur ren­con­tre, en 1988). Si Anne Hath­away parvient à don­ner à sa Emma la chair qu’elle n’avait prob­a­ble­ment pas sur le papi­er, Jim Sturgess ne parvient jamais à faire de son Dex­ter autre chose qu’une car­i­ca­ture de petit con qui trou­vera la rédemp­tion un peu tar­di­ve­ment. Par­venu, cocaïno­mane et un peu crétin, ani­ma­teur d’une émis­sion télé débile, puis ruiné et cocu avant de devenir le héros roman­tique idéal de cette nou­velle décen­nie (grison­nant, bar­bu, restau­ra­teur bio et papa com­plice), Dex­ter enfile les stéréo­types comme des per­les sur un col­lier de Bar­bara Cart­land (qui aurait prob­a­ble­ment écrit ce genre d’his­toire si elle avait eu 20 ans en 2011). Le déséquili­bre entre les deux per­son­nages plombe ter­ri­ble­ment le film, et l’on passe la moitié du temps à se deman­der ce qu’Em­ma peut bien trou­ver à ce pau­vre type.

Cerise sur le pom­pon du gâteau, Lone Scher­fig et son scé­nar­iste-romanci­er sem­blent croire qu’une telle his­toire ne peut pren­dre tout son sens qu’à l’aune d’un final lar­moy­ant, et ne nous épargnent donc rien pour par­venir à leurs fins. C’est totale­ment ridicule, voire car­ré­ment abject dans la manière assez sadique qu’a la mise en scène de tir­er les fils du des­tin de ses per­son­nages, pris au piège des caprices de ses créa­teurs-démi­urges. Au moins Lars von Tri­er avait-il l’élé­gance, dans un film aus­si haïss­able que Dancer in the Dark (som­met de cru­auté et de manip­u­la­tion), de ne pas se cacher der­rière son petit doigt, ce que fait assez piteuse­ment ici la réal­isatrice en ser­vant un cou­plet faux-cul et cul-béni sur l’ex­pi­a­tion dans la douleur. Et en effet, ça fait un peu mal aux fess­es.