Exilé de Roumanie depuis 1991, Cor­nel Ghe­o­rghiță ne s’inscrit pas dans le même geste esthé­tique que ses com­pa­tri­otes, Cristi Puiu, Cor­neliu Porum­boiu et Cris­t­ian Mungiu, dont la démarche est une sorte de réponse à un pays encore peu enclin à pren­dre en charge son his­toire con­tem­po­raine, notam­ment depuis la chute du régime com­mu­niste. Ici, Cor­nel Ghe­o­rghiță recon­stru­it le mythe d’une Roumanie idéal­isée – et donc hors du temps – à tra­vers le par­cours d’un homme qui, au long d’un aller-retour entre son pays natal et la France, se réap­pro­prie ses racines et sa mémoire.

Alors que les dernières pro­duc­tions venues de Roumanie nous ont habitués à cer­tains choix de mise en scène et une cer­taine tonal­ité esthé­tique, les pre­mières sec­on­des d’Europo­lis déroutent : des pho­togra­phies pris­es dans le delta du Danube pen­dant les années 1920 mon­trent un pays qui se présente alors fière­ment comme l’une des portes d’entrée de l’Europe, bien avant que la Sec­onde Guerre mon­di­ale et quar­ante-cinq ans de dic­tature com­mu­niste ne con­damnent la nation à l’humilité for­cée de celle qui aurait raté sa des­tinée. C’est sur ce com­plexe d’infériorité que débu­tent les pre­mières scènes du film au cours desquelles on décou­vre le quo­ti­di­en d’une famille mod­este où les claques sont dis­tribuées à tour de bras. Nae, le fils, vit mal­ha­bile­ment de petites com­bines tan­dis que la sœur passe son temps à engueuler leur mère, Mag­dale­na, prénom logique­ment choisi pour cette fig­ure cri­ante de madone qui a tout sac­ri­fié pour élever ses enfants dans une cer­taine dig­nité. Elle ne manque d’ailleurs pas une occa­sion de le leur rap­pel­er en temps voulu, mais tou­jours sur un ton drôle­ment mélo­dra­ma­tique. Le jour où ils appren­nent que Luca, l’oncle exilé sur la côte Atlan­tique française, est décédé et qu’il leur lègue tous leurs biens, Nae et sa mère pren­nent la route à tra­vers l’Europe pour décou­vrir ce pour quoi cet homme a aban­don­né son pays.

Sur un mode mi-grotesque mi-trag­ique qui n’est évidem­ment pas sans rap­pel­er les vari­a­tions tsi­ganes iné­gale­ment plaisantes de Kus­turi­ca, Europo­lis se trans­forme pro­gres­sive­ment en absurde road-movie qui ne se départ jamais de sa dimen­sion funèbre. À la fois lumineuse et austère, la lumière qui tra­verse le film n’a rien à voir avec les pro­duc­tions roumaines habituelles, asphyxi­antes au point de ne pas per­me­t­tre le moin­dre courant d’air dans le plan. Ici, l’histoire chaloupée du pays, qui a tant inspiré les com­pa­tri­otes du cinéaste, reste en hors-champ bien que ses effets soient évidem­ment per­cep­ti­bles dans chaque plan, ne serait-ce que par la mis­ère ou l’absence des per­spec­tives qu’elle provoque, pré­car­ité matérielle qui amène logique­ment vers le déracin­e­ment. Lev­ons cepen­dant tout malen­ten­du : l’objectif de Ghe­o­rghiță n’est cer­taine­ment d’ériger une Roumanie d’autrefois en mod­èle et d’adopter la pos­ture du nos­tal­gique con­ser­va­teur. Les tra­di­tions aux­quelles se soumet­tent les pro­tag­o­nistes, par exem­ple, ont tou­jours quelque chose de dérisoire dans la mesure où plus per­son­ne ne sem­ble savoir si les raisons pour lesquelles on les per­pétue ont du sens ou si l’on se con­tente de singer un passé qui n’est plus.

Le film a le joli mérite de vouloir con­stru­ire hum­ble­ment un pont avec ceux qui ont dis­paru et qui incar­nent, bien mal­gré eux, une mémoire après laque­lle on court en temps de crise. Le réal­isa­teur, s’il suc­combe par­fois à la farce un peu pous­sive, ne recule cepen­dant pas devant l’audace scé­nar­is­tique : c’est donc tout naturelle­ment et sans aucun effet grotesque que l’oncle décédé vient occu­per le corps de Nae pour refaire le voy­age inverse, celui de la terre d’exil, la France, vers la terre-mère, la Roumanie. Et plus le per­son­nage du fils, grâce à celui qui l’habite, prend la mesure de la valeur de ses racines, plus celles-ci sem­blent se dérober sous ses pieds, faisant de la mère madone l’antre d’un par­adis à jamais per­du. Devant cette douleur sourde mais jamais lourde, le réal­isa­teur achève son film sur une échap­pée belle qui n’est en rien une fuite, plutôt le renon­ce­ment du com­pro­mis. Joli pied de nez à la morosité.