Les efforts four­nis par le sys­tème hol­ly­woo­d­i­en pour fédér­er un max­i­mum de spec­ta­teurs ont sou­vent pour con­séquence la pro­duc­tion d’ob­jets incroy­able­ment ennuyeux à force de coller aux chemins bal­isés par des suc­cès antérieurs. Mais il arrive aus­si par­fois que, suiv­ant cette même optique, les pro­duc­teurs réu­nis­sent des arti­sans au tal­ent cer­tain, accouchant ain­si d’œuvres d’une qual­ité éton­nante. M. Pop­per et ses pin­gouins en est une : tout en répon­dant à tous les impérat­ifs fédéra­teurs de l’in­dus­trie, le film atteint des som­mets de diver­tisse­ment.

Certes, le film n’est pas un pur pro­duit de l’in­dus­trie, puisque son argu­ment vient d’ailleurs : il est inspiré d’un livre pour enfants datant des années 1930, très pop­u­laire out­re-Atlan­tique. Il s’ag­it cepen­dant d’une adap­ta­tion très libre ; les scé­nar­istes ont con­servé le pro­pos fan­tai­siste de l’his­toire orig­i­nale – com­ment un homme s’accommode d’un man­chot[1] vivant arrivé chez lui par la poste et bien­tôt rejoint par quelques acolytes – et l’ont agré­men­té de divers ingré­di­ents aptes à le trans­former en par­faite comédie famil­iale con­tem­po­raine : le père devient un pro­mo­teur immo­bili­er sans foi ni loi, divor­cé de sa femme et ren­du étranger à ses deux enfants (un garçon, une fille) par son obses­sion du tra­vail. Les man­chots qui envahissent pro­gres­sive­ment sa vie vont lui per­me­t­tre de retourn­er dans le droit chemin: celui de la famille nucléaire. Point donc de sub­ver­sion des codes ici, mais une prouesse à vrai dire plus admirable car plus ardue : le film ne s’appe­san­tit jamais sur son mes­sage moral et le fait au con­traire fonc­tion­ner en sym­biose avec l’en­grenage comique. Il per­met donc aux enfants de rêver tran­quille­ment à la réu­ni­fi­ca­tion du cou­ple parental sans trop assom­mer les adultes pour autant. Pre­mière vic­toire de la stratégie fédéra­trice.

Une sec­onde vic­toire se loge en vérité au creux de cette pre­mière : par un savant dosage des reg­istres d’hu­mour, M. Pop­per sem­ble apte à pro­cur­er une jubi­la­tion égale selon les âges. Les enfants seront un peu décon­te­nancés quand Jim Car­rey imit­era James Stew­art (quoique), et les adultes seront sans doute peu récep­tifs quand le man­chot défé­quera sur les chaus­sures de Pop­per (quoique), mais les uns comme les autres seront vite récupérés par le film, qui ne tardera pas à livr­er un joli gag rien que pour eux. On ne doute pas que M. Pop­per et ses pin­gouins fera rire les enfants, et l’on peut donc con­sid­ér­er comme un tour de force le fait de par­venir en même temps à ennuy­er aus­si peu le spec­ta­teur adulte, si tant est que celui-ci soit capa­ble de s’en­chanter lorsque le man­chot encore con­gelé agite ses ailes pour la pre­mière fois, de frison­ner lorsque sa clique sème le trou­ble au musée Guggen­heim.

Mal­gré un cer­tain nom­bre de blagues à références, nous ne sommes pas ici dans le reg­istre de l’hu­mour de petit malin sur lequel s’ap­puient beau­coup les films famil­i­aux qui font aujour­d’hui con­sen­sus (ceux de la mai­son Pixar notam­ment), et l’on s’aperçoit qu’être saisi par ce sim­ple rire de l’i­nat­ten­du, par oppo­si­tion au ricane­ment que sus­cite le troisième degré, est un événe­ment rare et pré­cieux. La qual­ité immé­di­ate de ce rire est en par­tie due au tal­ent cor­porel de Jim Car­rey, out­il comique dont l’emploi est lui aus­si par­faite­ment dosé : on per­met au comé­di­en quelques moments de pure out­rance sur­réal­iste, mais avec un sens du rythme qui per­met d’esquiver la lour­deur. Son style s’in­tè­gre d’au­tant mieux au réc­it qu’il est cohérent par rap­port au per­son­nage qu’il incar­ne. Il est par ailleurs assez agréable de voir un tel type de film incar­né par des acteurs en chair et en os et de retrou­ver les sen­ti­ments spé­ci­fique­ment liés à leur présence, à une époque où c’est le ciné­ma d’an­i­ma­tion pure qui con­cen­tre le savoir-faire le plus pointu en matière de films tous publics. M. Pop­per et ses pin­gouins est d’au­tant plus intense qu’il joue sur les deux tableaux : celui du mer­veilleux que peut pro­duire l’an­i­ma­tion numérique, celui de l’émotion par­ti­c­ulière asso­ciée au ciné­ma d’essence pho­tographique. Énième vic­toire de la stratégie fédéra­trice.

On ne saurait trop à qui attribuer la réus­site du film. Pas d’« auteur » en vue, il s’ag­it de toute évi­dence de la con­jonc­tion heureuse d’un tra­vail d’équipe « à l’améri­caine », méth­ode qui affirme une fois de plus son effi­cience en matière de diver­tisse­ment. La qual­ité de l’an­i­ma­tion y est bien sûr pour beau­coup, l’ex­cel­lence des dia­logues et l’in­ter­pré­ta­tion de Jim Car­rey égale­ment. Mais tous les autres ingré­di­ents sont eux aus­si suff­isam­ment soignés pour faire de M. Pop­per et ses pin­gouins un par­fait film de genre. Plutôt que de chercher à renou­vel­er les codes de la comédie famil­iale, de les con­sid­ér­er comme des pièges à éviter, il les embrasse avec une énergie décom­plexée et parvient ain­si à les neu­tralis­er.

Notes

Notes
↑1 Le mot anglais pen­guin recou­vre à la fois les « pin­gouins » et les « man­chots » de la langue française. La tra­duc­tion du titre du film, si elle est mélodique­ment effi­cace, est zoologique­ment incor­recte.