Attack the Block n’est pas un film d’ex­trater­restres comme les autres. D’abord parce que le décor de l’in­va­sion n’est pas ici une méga­lo­pole améri­caine, mais un quarti­er du sud de Lon­dres, ensuite parce que ceux qui la com­bat­tent sont de jeunes ado­les­cents engagés dans la voie de la délin­quance : deux élé­ments scé­nar­is­tiques qui pla­cent le film en décalage par rap­port à la masse des pro­duc­tions du genre.

Une fois n’est pas cou­tume, voici un film qui ne cherche pas à ce que le spec­ta­teur s’i­den­ti­fie d’emblée à ceux qui vont défendre la planète con­tre l’in­va­sion extrater­restre. Il présente d’abord ces cinq (très) jeunes hommes comme des êtres plutôt antipathiques et menaçants, avant de faire pro­gres­sive­ment évoluer notre regard sur eux. Sans met­tre en place une logique binaire qui les ferait pass­er du statut de « méchants » à celui de « gen­tils », le film con­duit sim­ple­ment le spec­ta­teur (main dans la main avec le per­son­nage féminin de Sam) à aban­don­ner tout juge­ment de valeur à leur encon­tre pour sim­ple­ment con­sid­ér­er ces garçons comme des êtres plongés dans des sit­u­a­tions périlleuses, et qui y répon­dent comme ils peu­vent. Si Moses/Moïse finit par en arriv­er à des com­porte­ments qua­si-héroïques, le film mon­tre, sans moral­i­sa­tion, que la recherche de son intérêt pro­pre est bien la moti­va­tion prin­ci­pale de cha­cun.

À par­tir de là, des sous-textes auront vite fait de ger­mer. On peut con­sid­ér­er les mon­stres extrater­restres comme des incar­na­tions des représen­ta­tions attachées à ce type d’ado­les­cents dans la con­science pop­u­laire. Ou alors comme des métaphores des périls qui les men­a­cent et con­tre lesquels ils doivent lut­ter au quo­ti­di­en (drogues et ban­ditisme notam­ment). Le film peut aus­si fonc­tion­ner comme un fan­tasme d’héroïsme de jeunes gens qui n’ont en réal­ité que peu de pou­voir sur leur pro­pre exis­tence. Attack the Block ne paye pas de mine, il reste la plu­part du temps dans le reg­istre de l’ac­tion pure agré­men­tée de quelques répliques bien sen­ties, mais c’est pour­tant avec une belle intel­li­gence qu’il s’écrit : les idées qui peu­vent soutenir une cer­taine pro­fondeur sont semées sans didac­tisme, avec même une sorte de non­cha­lance. Mais rien n’est en fait lais­sé au hasard ; l’ap­parence des extrater­restres est elle-même sig­ni­fica­tive : sorte de grands singes aux crocs phos­pho­res­cents, leur noirceur absolue les rend dif­fi­cile­ment vis­i­bles. Les seuls moments où l’on a vrai­ment l’im­pres­sion de les saisir visuelle­ment sont ceux où ils s’at­taque­nt directe­ment aux per­son­nages.

Mal­gré ces qual­ités, le film aurait de quoi ennuy­er si son côté so British ne jouait égale­ment en sa faveur. Non que la bri­tan­nic­ité soit une chose bonne en soi, mais du point de vue du plaisir spec­ta­to­riel, elle joue un rôle sig­ni­fi­catif dans la mesure où elle con­tribue à faire du film autre chose qu’une réin­car­na­tion de recettes éculées. La girl next door, le fils à papa à mèche, le deal­er bedonnant et je‑m’en-foutiste sont autant de fig­ures typ­iques de la fic­tion (si ce n’est de la réal­ité) bri­tan­nique con­tem­po­raine qu’il est amu­sant de voir cat­a­pultées dans un vrai film de genre. Bien que l’on ne soit pas très loin de l’u­nivers de Shaun of the Dead et con­sorts – les deux films parta­gent un acteur, Nick Frost, et le réal­isa­teur Edgar Wright est ici pro­duc­teur –, Attack the Block a lui voca­tion à être véri­ta­ble­ment opéra­tionnel en tant que film d’ac­tion. Un effet de dis­so­nance plaisant émerge ain­si entre le réal­isme que sait pro­duire la fine plume de l’au­teur (qui n’est autre que le réal­isa­teur) et les codes du ciné­ma d’ac­tion fan­tas­tique qu’il met par ailleurs en place. C’est typ­ique­ment le cas dans les dia­logues qui ne ressem­blent aucune­ment à ceux d’un film hol­ly­woo­d­i­en de même genre, l’au­teur ayant joué des spé­ci­ficités lex­i­cales du micro­cosme géo­graphique et social dans lequel l’ac­tion se situe. Com­pren­dre les répliques truf­fées d’un argot très actuel en devient un véri­ta­ble défi, assez diver­tis­sant. De façon plus générale, la bri­tan­nic­ité du film se fait sen­tir par quelque chose de plus léger, de presque indi­ci­ble : une dis­tance respectueuse et amusée qu’on aimerait voir se man­i­fester plus sou­vent au ciné­ma.