Tâche par­fois dif­fi­cile que celle du cri­tique : ne pas soupir­er d’avance en décou­vrant un titre, ne pas décréter qu’il s’agit d’une énième comédie sen­ti­men­tale française sans intérêt… Et bien d’autres facil­ités aux­quelles J’aime regarder les filles prête généreuse­ment le flanc. Allez, essayons !

Arrière-plan his­torique : print­emps 1981. La bobine de Mit­ter­rand s’apprête à sur­gir sur les écrans des ménages français ; le peu­ple de droite ter­ri­fié fait ses emplettes et creuse des abris nucléaires en atten­dant l’arrivée des troupes du Pacte de Varso­vie ; celui de gauche exulte, les socia­lo-com­mu­nistes vont “chang­er la vie”. Flot­tant dans ce con­texte, Pri­mo (Pierre Niney) – per­son­nifi­ant une sorte de ven­tre mou poli­tique, chose qui lui est étrangère (par­i­ons qu’il n’a pas lu le pro­gramme com­mun) – occupe une cham­bre miteuse sous les toits et repasse son bachot. D’extraction mod­este et provin­ciale, il s’agit d’un Rasti­gnac à qui il man­querait le sens du cal­cul cynique, un Bel-Ami dépourvu d’opportunisme.

Le nigaud lunaire s’entiche de Gabrielle (Lou de Laâge), ressor­tis­sante de beaux quartiers au joli minois, dont les amis roulent en Golf GTI, jet­tent nég­ligem­ment des pulls sur leurs épaules sans que la mèche ne souf­fre de l’appel d’air ain­si occa­sion­né. Ajou­tons à cela la poésie du mocassin, de la chaus­sure “bateau” et des vacances à Ramat­uelle. Quant à Del­phine (Audrey Bastien) – qui porte des salopettes –, il s’agit comme on dit d’une belle per­son­ne, ça crève les yeux, mais ce couil­lon de Pri­mo n’en a que pour les beaux yeux de Gabrielle, parangon de la chieuse bour­geoise égo­tiste.

Notre ingénu s’invente riche et tente de faire bonne fig­ure, il ne lésine pas sur les coups d’éclat bravach­es, alors que son copain et voisin de galère – Malik (Ali Marhyar), Arabe et mit­ter­ran­di­en con­va­in­cu – ne goûte pas ce petit jeu qui ne peut que retomber sur le coin du nez du héros. Comme sur une page blanche, Pri­mo tente d’écrire son his­toire, de l’inventer avec une verve romanesque qui lui rend la vie à la fois plus belle et douloureuse. On sera ten­té de revoir Pierre Niney, vis­age et cor­po­ral­ité intéres­santes, dans un con­texte ciné­matographique plus por­teur. Car s’il n’y a pas de quoi crier au loup, le tout ron­ronne comme l’in­fati­ga­ble moteur des bonnes vieilles Renault 5, dont on suit d’ailleurs quelques très étranges bal­lets noc­turnes. Rien de vrai­ment raté, rien de réus­si : du ciné­ma sans qual­ité avec léger coup de patine à l’image pour faire rétro et petit emballe­ment final pour une vari­a­tion eight­ies de Roméo et Juli­ette.

Alors ? Alors c’est à peu près tout, Pri­mo évolue dans ce scé­nario comme une boule de flip­per qui roule, qui roule, les autres per­son­nages sont des sortes de bumpers entre lesquels il est bal­lot­té – ajou­tons aus­si sa famille : papa atra­bi­laire, maman com­préhen­sive, frère bas du front. Mais tant que la boule roule, il pour­suit la par­tie, quoi de plus nor­mal pour celui qui n’a pas un sou en poche. Les par­ties de flip­per, c’est plutôt mar­rant pour celui qui joue, mais pas très drôle à regarder, et, le plus sou­vent, on passe un temps fou à atten­dre son tour. En l’occurrence, une idée se pré­cise tou­jours plus : patien­ter sage­ment – pro­fes­sion­nal­isme oblige ! – jusqu’à la fin de la pro­jec­tion et prof­iter du beau temps pour aller regarder les filles.