Les films qui fran­chissent les fron­tières albanais­es pour hanter d’autres lieux qu’une poignée de fes­ti­vals sont suff­isam­ment rares pour sus­citer une sincère curiosité. Et tant mieux si cette curiosité ne s’avère pas seule­ment touris­tique, si l’in­térêt réel d’un de ces films le dis­tingue du lot des marchan­dis­es exo­tiques au rabais (de toutes prove­nances) sournoise­ment refour­guées chaque mois par quelques dis­trib­u­teurs-trafi­quants. On n’est donc pas fâché de décou­vrir en salles l’ex­is­tence du cinéaste Bujar Ali­mani, à tra­vers son pre­mier long métrage Amnistie qui, s’il sem­ble con­serv­er des réflex­es de con­teur-tech­ni­cien sage et se refuse à don­ner chair à toutes ses inten­tions, révèle dans ses plus mod­estes aspects une sen­si­bil­ité intéres­sante.

À la faveur d’une nou­velle loi en vigueur en Alban­ie — des­tinée à sat­is­faire les con­ven­tions européennes — un homme et une femme étrangers l’un à l’autre, mais vis­i­tant régulière­ment leurs con­joints respec­tifs détenus dans la même prison de Tirana, ont le droit de pass­er avec eux une heure d’in­tim­ité, for­cé­ment incon­fort­able, où le sexe a avant tout fonc­tion de défoule­ment. En plus de ce devoir con­ju­gal par­ti­c­uli­er et plutôt con­traint (au point que des con­joints empris­on­nés, on ne voit jamais les vis­ages, comme s’ils étaient de trop dans les vies des pro­tag­o­nistes), ces deux esseulés ont en com­mun d’avoir été amenés à chang­er d’emploi. Comme atten­du, ils finis­sent par se ren­con­tr­er, nouant peu à peu une liai­son clan­des­tine. On dis­tingue bien, dans le scé­nario, avec quel soin Bujar Ali­mani inscrit son his­toire d’amour con­trar­ié dans le con­texte d’une Alban­ie actuelle à la croisée des chemins, ouverte à la moder­nité et néan­moins tou­jours tra­vail­lée par son héritage à la fois col­lec­tiviste et tra­di­tion­al­iste (où la com­mu­nauté aide, mais aus­si sur­veille ses mem­bres). Seule­ment, si Ali­mani se fend bien d’une pre­mière scène (celle du licen­ciement de la femme) illus­trant cette idée avec inspi­ra­tion, d’autres efforts d’écri­t­ure et de mise en scène ten­dent à faire de l’om­bre à ces con­sid­éra­tions d’une réal­ité poli­tique et sociale, à reléguer celle-ci à une toile de fond scé­nar­is­tique assez dis­tante pour son drame sen­ti­men­tal.

Oscillations

Ces efforts-là pèsent un peu sur Amnistie, mais para­doxale­ment l’aident aus­si à se resser­rer autour d’une matière ciné­matographique con­crète à défaut d’être neuve, la per­tur­ba­tion de la ren­con­tre amoureuse com­pliquée par la dis­tance et les con­ven­tions. Par­al­lélisme des errances sociales des pro­tag­o­nistes, alter­nance per­ma­nente des scènes de l’un et de l’autre : le découpage du film rebute un peu au pre­mier abord, mar­quant de façon un peu trop mécanique la dis­tinc­tion entre les deux par­cours qui se côtoient et se croisent, trahissant le besoin d’un cinéaste débu­tant de s’ap­puy­er sur un principe tech­nique sûr au détri­ment de sa sincérité d’ex­pres­sion. Cepen­dant, à mesure que le film avance, cette mécanique prend vie au fil des per­tur­ba­tions cap­tées par un cadre au dia­pa­son et pro­pres à sec­ouer à sa rigid­ité. Elle s’im­prègne des soubre­sauts irréguliers du rythme, d’une régu­lar­ité austère quand les futurs amants se livrent à leurs oblig­a­tions quo­ti­di­ennes, embal­lés et fuyant en avant au moment où l’un, ayant ren­con­tré l’autre pour la pre­mière fois, accélère soudain le pas, pressé par son désir. Les allers-retours de la caméra d’un per­son­nage à l’autre s’emballent, per­dent leur car­ac­tère de bal­ance dis­crim­i­na­toire lorsque les deux êtres se ren­con­trent, se sépar­ent, vont l’un chez l’autre, se sépar­ent de nou­veau pour n’être réu­nis que dans la tragédie. Mal­gré des réflex­es per­sis­tants d’élève doué ten­dant à pren­dre le pas sur le cinéaste à l’é­coute de son sujet, il faut recon­naître à Ali­mani cette sen­si­bil­ité, celle qui l’a empêché de ver­rouiller tout à fait sa mécanique de réal­i­sa­tion con­tre la vérité de ce qu’il filme. Pour peu qu’il se débar­rasse de ce besoin de démon­stra­tion de savoir-faire, il pour­rait avoir des choses plus intéres­santes encore à racon­ter à l’avenir.