Au café en face de la rédac­tion de Critikat – le « Bal­to » –, les soirs de déprime, les soupirs se font lourds. « Ah, c’en est bien fini du bon temps de la poli­tique des auteurs, mais où y va, l’cinéma ? » Et on serait bien ten­té de répon­dre : « vers une poli­tique des acteurs, peut-être ? » À voir les hydres ciné­matographiques de ce début d’année (Natal­ie Port­man, Jeff Bridges, Matt Damon…), on se demande. Lim­it­less, avec ses airs de pur pro­duit com­mer­cial des­tiné à nous ven­dre du Bradley Coop­er, nous con­forterait bien dans cette idée – à tort. Le film a peut-être un peu plus à dire et à faire qu’à met­tre le joli minois de l’acteur sur le devant de l’affiche, et c’est tant mieux.

Accrochez-vous. C’est l’histoire d’Eddie Mora. Eddie est un écrivain raté, et un raté tout court. Au fond du trou – sa copine vient de le pla­quer et il souf­fre d’un blocage d’écriture for­mat bou­chons du 15 août – il est abor­dé par un vieil ami qui lui pro­pose une drogue expéri­men­tale. Aus­sitôt le cachet avalé, notre Eddie devient un autre homme – sûr de lui, l’esprit clair, la mémoire cristalline : le temps de dire ouf et le voilà en train de cul­buter sa pro­prio, qui le déteste, sur un coin de table. Un vrai signe de suc­cès. Il ne s’arrête pas là : en quelques heures, il jette sur le papi­er les pre­miers chapitres du bouquin qui lui échappe depuis des années. Tout va donc pour le mieux sauf que…

Sauf que :
— l’effet de la pilule ne dure qu’une journée et pour ne pas rede­venir raté chronique, il lui faut sa dose
— son ami deal­er est retrou­vé mort le lende­main
— il va fal­loir recon­quérir son ex
— notre héros est tout à coup suivi par un incon­nu pat­i­bu­laire
— la drogue pour­rait être une sub­stance qui le pousse à tuer

Sans par­ler de la mafia de l’Est et des grands groupes financiers qui com­men­cent à s’intéresser d’un peu trop près à lui.

C’est beau­coup pour un seul film. Pour bien racon­ter une pareille his­toire, il faudrait… Il faudrait une série télé, tiens ! Et Neil Burg­er, à la réal­i­sa­tion, a man­i­feste­ment beau­coup regardé la télé. Nerveux, il s’éloigne du style pré­cieux et fausse­ment raf­finé qu’il affec­tait dans le mor­doré L’Illusionniste pour adopter un style plus pré­cisé­ment télévi­suel, hérité des séries à la 24. Fil­mant sans le moin­dre temps mort, sans aucune res­pi­ra­tion non plus, Burg­er red­oute plus que tout de laiss­er à son spec­ta­teur le temps de penser. L’efficacité avant tout pour une mise en scène toute en mon­tage dynamique et effets lit­térale­ment ren­ver­sants, qui vise à nous plonger dans le ver­tige, la frénésie, dans la para­noïa aus­si, de son héros. Spec­ta­teur, voici ta dose de sen­sa­tion, voici ton fix d’héroïsme.

Et pourquoi pas ? Cela fonc­tionne plutôt bien, et Bradley Coop­er passe sans encom­bre de la défroque de los­er grunge car­i­cat­ur­al au cos­tume du yup­pie à la Pat Bate­man. L’acteur fait preuve à cette occa­sion – à défaut d’une véri­ta­ble sen­si­bil­ité humaine, encore à prou­ver – qu’il sait par­faite­ment se couler dans le moule du nou­v­el arché­type hol­ly­woo­d­i­en à la mode : le super-héros.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Depuis les X‑Men jusqu’à Iron Man, depuis Source Code jusqu’à Kick-Ass, le dis­cours hol­ly­woo­d­i­en cherche aujourd’hui vis­i­ble­ment à don­ner à son spec­ta­teur les clés de son fan­tasme super-héroïque per­son­nel. Avec Lim­it­less, le pro­pos se veut ras­sur­ant : la machine cap­i­tal­iste crisogène vous fait peur ? Il ne tient qu’à vous de la dompter – avec une petite pilule, certes, mais c’est à votre portée. Un brin sub­ver­sif, peut-être ?

Lim­it­less peut l’être plus encore. Ain­si, le surhomme du film impres­sionne : il tombe les filles comme le pire des Dom Juan, est drogué jusqu’à la moelle, menteur, lâche, c’est un bour­si­co­teur sans scrupule et qui n’est rien, finale­ment, sans sa pilule mir­a­cle. Les Iron Man posaient l’ado attardé et capricieux en fig­ure de héros, Lim­it­less va plus loin encore. Le mod­èle désir­able sera donc un gold­en-boy arro­gant, drogué, et auquel le per­son­nage de Robert De Niro, en self-made man améri­cain typ­ique, aura beau jeu de rap­pel­er qu’on lui a peut-être ten­du les clés du roy­aume, mais qu’il n’a stricte­ment rien fait pour les mérit­er. La généra­tion YouTube, qui rêve de grat­i­fi­ca­tion totale sans effort ni attente, a déjà été bril­lam­ment dénon­cée par Wes Craven dans son Scream 4. L’air de rien, Lim­it­less enfonce le clou avec une vigueur réjouis­sante.