Les vraies bonnes volon­tés sont trop rares, dans la comédie française actuelle, pour ne pas soulign­er les efforts des com­pères Thomas Ngi­jol et Fab­rice Éboué. Transfuges du Jamel Com­e­dy Club, ils se sont sig­nalés par leur regard acide sur les vicis­si­tudes de leur milieu télévi­suel (on pense au faux mak­ing-of remar­qué Inside Jamel Com­e­dy Club), mais aus­si par leur volon­té, dans leur nou­velle car­rière ciné­matographique, de met­tre les pieds dans le plat d’un sujet qui fâche : la rela­tion com­plexée de la société française à ses minorités eth­niques, plus par­ti­c­ulière­ment la com­mu­nauté noire. Mal­heureuse­ment, les deux pre­miers longs métrages sus­cités par cette envie (Case départ sur l’esclavage, et Le Croc­o­dile du Botswan­ga sur la “Françafrique”) trahis­saient le souf­fle court qui l’an­i­mait. Une fois assurés que les griefs con­nus sur ces sujets feraient l’ob­jet d’as­sauts satiriques féro­ces, ces films finis­saient par se repli­er sur des facil­ités comiques qui coupaient court à l’in­ci­siv­ité et à la pro­fondeur de la satire, quand ils ne mar­quaient pas car­ré­ment con­tre leur camp : ain­si la car­i­ca­ture de dic­ta­teur cam­pée par Ngi­jol dans Le Croc­o­dile du Botswan­ga, sous le pré­texte de railler la France, l’Afrique et la Françafrique, avait-elle l’ef­fet sec­ondaire de con­forter les clichés racistes — un comble.

Fastlife, pre­mière réal­i­sa­tion en solo de Ngi­jol (Éboué n’y fait qu’un caméo), ne rec­ti­fie pas vrai­ment le tir. Ngi­jol y campe un ath­lète dont le seul moment de gloire est d’avoir gag­né, sept ans aupar­a­vant, une médaille d’ar­gent aux Jeux Olympiques dans des cir­con­stances pour le moins inso­lites. Depuis, il viv­ote dans une médi­ocrité crasse… tout en racon­tant à qui veut l’en­ten­dre qu’il va remon­ter la pente. Vivant en per­ma­nence dans le déni de réal­ité, de soi et des autres (à l’im­age de sa grosse Range Rover qu’il per­siste à vouloir gar­er là où il ne le peut pas), tout en reflé­tant au pas­sage les clichés français sur les Noirs aux yeux des Blancs et d’eux-mêmes (“vas‑y, je suis africain, ne me prends pas la tête avec des plats com­pliqués !”), le prénom­mé Franklin incar­ne à l’ex­trême le los­er auto-sat­is­fait, nar­cis­sique et en rejet total — et par­fois vio­lent — du monde. La pre­mière force de Fastlife est dans l’ab­sence de con­ces­sion par Ngi­jol réal­isa­teur à l’an­ti­héros cam­pé par Ngi­jol acteur : il ne lui passe rien et tâche de tir­er une énergie comique des frasques d’un indi­vidu peu sym­pa­thique et dont il ne cau­tionne jamais le com­porte­ment. Et puis, à la périphérie de ce per­son­nage, il croque assez juste­ment les moyens déployés par la société pour nour­rir — et se nour­rir de — ce type de com­porte­ment : les médias télé et web, mais surtout une peu­plade de gens plus socia­bles que Franklin mais tout aus­si enclins à se la racon­ter sur leur avenir, comme l’a­gent un peu pathé­tique de l’ath­lète (Julien Bois­se­li­er), ou encore cet éleveur de poulets accou­tré comme Dick Rivers et passé de Mai 68 à la suff­i­sance bour­geoise (inef­fa­ble Olivi­er Mar­chal).

Le spectacle de la lose

Ce qui con­va­inc moins dans Fastlife est la pos­ture adop­tée par Ngi­jol comme réal­isa­teur face à ce spec­ta­cle de la lose auto-cen­trée : une pos­ture sur­plom­bante et d’une autorité trop facile­ment acquise. Une pos­ture par défaut faute d’idées, sans doute. Car on sent que la satire pour­rait aller plus loin, débor­der des facéties indi­vidu­elles pour explor­er ailleurs, faire tache d’huile sur le tableau social ou appro­fondir vers l’in­con­scient des per­son­nages. Or Ngi­jol réal­isa­teur se dis­pense de tels efforts, il en reste aux effets de pre­mier degré, féro­ces mais pri­maires, réitérant à l’en­vi le con­stat sur l’im­passe où Franklin s’en­fonce avec entrain. Le hic est que, tout en cher­chant ain­si la facil­ité, il se met en posi­tion de main­tenir ses per­son­nages (Franklin en tête, mais aus­si ses parte­naires accrochés à leurs rêves de réus­site) dans leur con­di­tion de losers auto-per­suadés et con­damnés à se pren­dre le mur de la réal­ité en pleine poire (voire plusieurs fois), sauf à les tir­er de leurs mau­vais pas par des tours de force du scé­nario (la jeune ath­lète que Franklin aurait mise enceinte, le pas­sage au Camer­oun). C’est dom­mage de voir l’én­ergie du comique se déploy­er à perte faute de tra­vailler plus avant son matéri­au, jusqu’à se muer en quelque chose de moins sym­pa­thique.