Un homme éteint s’éveille au con­tact d’une petite com­mu­nauté de gens hum­bles et pit­toresques : l’argument a déjà beau­coup servi. S’il est par­fois – rarement – employé avec finesse (The Vis­i­tor), il n’est le plus sou­vent qu’un pré­texte au déploiement d’un sen­ti­men­tal­isme facile, au ser­vice d’un idéal de tolérance super­fi­ciel voire dém­a­gogique. Le nou­veau film de Philippe Le Guay, réal­isa­teur qu’on a con­nu plus per­cu­tant (l’âpre Trois huit en 2001), n’échappe mal­heureuse­ment pas à cette règle.

Au début des années 1960, Jean-Louis, agent de change, et Suzanne, femme d’agent de change, for­ment un cou­ple morne, figé dans ses habi­tudes. Tout bas­cule le jour où ils enga­gent une nou­velle bonne, Maria. Jean-Louis, qui n’est pas insen­si­ble aux charmes de la jeune femme, va décou­vrir la vie qu’elle mène, avec d’autres femmes de ménage espag­noles, dans les cham­bres exiguës du dernier étage de son immeu­ble cos­su. Il est rapi­de­ment fasciné par leur cul­ture col­orée et la sim­plic­ité de leur mode de vie.

Avec Les Femmes du 6ème étage, Philippe Le Guay signe une fic­tion récon­for­t­ante et con­sen­suelle, qui aligne les clichés sur la France des années de Gaulle comme autant de signes de recon­nais­sance adressés au spec­ta­teur. Le financier est ici terne et étriqué, son épouse snob et désœu­vrée, l’Espagnole exubérante et chaleureuse, la concierge can­canière et xéno­phobe. La mise en scène elle-même est désuète et dépourvue de la moin­dre aspérité – et il n’est pas jusqu’au choix des acteurs qui ne fasse preuve d’un dés­espérant manque d’originalité[1]. Le petit con­fort ouaté dans lequel végè­tent Jean-Louis et Suzanne appa­raît ain­si comme une métaphore involon­taire de la bulle nos­tal­gique dans laque­lle s’enferme le met­teur en scène, et avec lui la plu­part des cinéastes français qui choi­sis­sent de dépein­dre le passé nation­al comme un par­adis per­du.

Au sein de ce sys­tème de représen­ta­tions douil­let­te­ment fam­i­li­er, tout ce qui pour­rait faire désor­dre est soigneuse­ment raboté, éludé. La pau­vreté est un gage de lib­erté et d’authenticité et la vio­lence sociale se réduit à des chiottes bouchées, les affres de la femme bafouée sont tournées en déri­sion, et les pul­sions libidineuses du vieil­lis­sant “maître de mai­son” envers la fraîche ser­vante sont présen­tées comme un bel élan d’amour, des­tiné bien sûr à être partagé. Les trans­gres­sions du patron restent bien sages et s’apparentent plus à un encanaille­ment bour­geois qu’à une prise de con­science ; son action généreuse envers ses nou­velles amies relève plus de char­ité que de la remise en cause de l’ordre social. Quant aux femmes du titre, leurs souf­frances passées et présentes ne sont qu’effleurées : elles ne ser­vent au fond qu’à révéler la grandeur d’âme du per­son­nage prin­ci­pal (et donc celle du cinéaste et des spec­ta­teurs).[2]

Le film de Philippe Le Guay n’est au fond pas si éloigné de ceux de Dany Boon, dont il con­stitue la ver­sion pour cadres supérieurs. Si Bien­v­enue chez les Ch’tis et Rien à déclar­er jouent sur des oppo­si­tions imag­i­naires (gens du sud/ch’tis du nord, Français/Belges) et donc d’autant plus faciles à résoudre, la “frac­ture sociale” (et spa­tiale) qu’euphémisent ces Femmes du 6ème étage a bien évolué en un demi-siè­cle. Cette ten­dance du ciné­ma français grand pub­lic à diver­tir – au sens de faire diver­sion – du réel à tra­vers des réc­its de réc­on­cil­i­a­tions fac­tices a quelque chose de vrai­ment préoc­cu­pant.

Notes

Notes
↑1 Soyons juste : les acteurs s’en sor­tent rel­a­tive­ment bien étant don­né la par­ti­tion chargée qu’on leur donne à jouer. S’il ne sur­prend guère dans son énième rôle de bour­geois lunaire, Fab­rice Luchi­ni sait met­tre suff­isam­ment de nuances dans son jeu pour le ren­dre drôle et touchant. Quant à San­drine Kiber­lain, elle insuf­fle ce qu’il faut de légèreté à son per­son­nage pour tem­pér­er la lour­deur de sa car­ac­téri­sa­tion.
↑2 À cet égard, Les Femmes du 6ème étage peut être rap­proché de La Nana, un film chilien qui avait ren­con­tré un accueil cri­tique éton­nam­ment favor­able lors de sa sor­tie en 2009. Les deux films, réal­isés par des cinéastes issus de familles aisées, regar­dent l’employée soumise à tra­vers l’œil atten­dri de la bour­geoisie com­patis­sante.