Sans nou­velles de Gilles Porte depuis Quand la mer monte, suc­cès sur­prise de l’année 2004, le voici de retour avec un objet pour le moins incon­gru, à mi-chemin entre le doc­u­men­taire human­i­taire et le film d’animation. Ou com­ment la rigid­ité d’un dis­posi­tif répéti­tif donne lieu à un film autiste, dont l’étrange pos­tu­lat se mue peu à peu en petit chan­tage émo­tion­nel.

Gilles Porte a trainé sa caméra sur les cinq con­ti­nents (33 pays vis­ités), pour y filmer 4000 enfants qui ne savent ni lire ni écrire, et leur deman­der de dessin­er un auto­por­trait. Pourquoi pas ? L’idée aurait pu pro­duire une cap­ta­tion per­ti­nente sur la façon dont les enfants se perçoivent suiv­ant les régions sil­lon­nées, et don­ner à voir les con­di­tions dans lesquelles ses auto­por­traits ont pu être réal­isés. Que nen­ni. Gilles Porte se borne à filmer des enfants dessi­nant sur une vit­re trans­par­ente, face caméra, attra­pant au pas­sage quelques tics bien con­nus (des enfants qui sucent le feu­tre prêté pour l’occasion, la dif­fi­culté à en extir­p­er le bou­chon, gri­maces en tout genre, ges­tic­u­la­tions) qui peu­vent prêter à sourire, mais aga­cent par leur sys­té­ma­tisme.

Que l’on puisse être atten­dri par ces instan­ta­nés est un réflexe par­faite­ment humain, mais le fait que Gilles Porte s’en serve pour mas­quer la vacuité de son dis­cours rend tout de suite l’entreprise moins char­mante. Tout hors-champ de cette cap­ta­tion est expédié en quelques mon­tages clipesques sur l’énergie et la joie de vivre de nos chères têtes blondes, ce qui ne fait que ren­forcer l’impression d’un film sourd aux réal­ités de la vie, notam­ment dans le tiers monde. Aucun rap­pel des pays où l’action se déroule, aucune mise en sit­u­a­tion qui puisse pro­duire la moin­dre incar­na­tion : les enfants se noient dans la masse des mul­ti­ples dessins pro­duits, réduits à de sim­ples exé­cu­tants éphémères, le comble pour un doc­u­men­taire qui se voudrait chantre de la diver­sité. Le tout paraît incroy­able­ment long et répéti­tif, d’autant plus que le film ne déroule rien d’autre que ce joyeux cham­barde­ment.

Il resterait le champ sonore du film pour réus­sir à sauver une entre­prise dés­espéré­ment vaine, mais tout ici est étouf­fé par une musique qui dicte à la let­tre les humeurs des enfants face à leur œuvre. S’il est tout aus­si dérisoire de saisir leurs baragouinages, au moins la bande-son aurait-elle pu ren­dre compte d’un hors-champ cor­re­spon­dant au lieu de tour­nage. La répéti­tion des séquences finit par pro­duire un effet Koule­chov du pau­vre, où le regard de l’enfant ne ren­voie la plu­part du temps qu’à l’inintelligibilité du dessin qu’il est en train de pro­duire, et laisse le spec­ta­teur pan­tois. C’est d’autant plus embar­ras­sant que l’on est con­va­in­cu des bonnes inten­tions de Gilles Porte, qui souhaitait capter la beauté de l’enfance, son inno­cence, mais pour cela il faudrait un peu plus de sub­stance, ce dont Des­sine-toi… manque cru­elle­ment. De ce point de vue, chaque fin de séquence vient con­céder un aveu de faib­lesse : une fois le dessin ter­miné, celui-ci s’anime pour con­clure l’apparition de chaque enfant en une scénette gaguesque. À ne pas réus­sir à met­tre de la vie dans son film, Gilles Porte préfère le main­tenir arti­fi­cielle­ment sous assis­tance res­pi­ra­toire.