De la screw­ball com­e­dy qui a ray­on­né sur le paysage hol­ly­woo­d­i­en prin­ci­pale­ment pen­dant les années 1930, on a surtout ten­dance à retenir les nom­breux chefs d’œuvre de Lubitsch, d’Hawks ou encore de Cukor. D’autres se sont plus hum­ble­ment con­fron­tés au genre (McCarey, Capra) sans en faire leur mar­que de fab­rique ; d’autres enfin ont claire­ment dis­paru des reg­istres. C’est un peu le cas de Gre­go­ry La Cava, habile faiseur habitué des stu­dios entre les années 1910 et le milieu des années 1940, dont on ne cite que trop rarement le nom. À défaut de pou­voir décou­vrir le reste de son œuvre apparem­ment foi­son­nante, l’édition DVD de son plus célèbre film, Mon homme God­frey, sor­ti en 1936, per­met de se faire une idée du génie comique du réal­isa­teur, même si le regard poli­tique s’avère lim­ité.

Le point de départ de l’histoire ne manque pas d’originalité : deux sœurs pour­ries gâtées ont fait le pari de trou­ver un dému­ni pour le ramen­er en trophée lors d’une soirée à thème où les mem­bres de la haute société rivalise d’absurdité pour rem­plir le vide abyssal de leurs exis­tences. Pour cela, elles se ren­dent dans la plus célèbre décharge de la ville et tombe sur God­frey (William Pow­ell) et ten­tent de l’embarquer. La moins arro­gante des deux sœurs, Irene (Car­ole Lom­bard), finit par le con­va­in­cre puis, pour le remerci­er d’avoir gag­né, décide de l’engager en tant que major­dome. L’homme accepte et décou­vre une famille de doux-dingues où l’argent et l’opulence dictent les pires extrav­a­gances, au mépris d’une réal­ité sociale que la famille ignore en toute incon­science. Rescapé de la rue, God­frey va donc déploy­er une énergie phénomé­nale à démon­ter les valeurs maîtress­es de cette famille aus­si déjan­tée qu’irascible, tout en s’évertuant à con­serv­er ce nou­veau job qui lui assure un toit et une posi­tion sociale (aus­si mod­este soit-elle). N’oublions pas que le film, sor­ti en 1936, ne peut, lui, ignor­er les iné­gal­ités réelles qu’il dénonce. À l’extérieur de la salle de ciné­ma, les méfaits de la crise économique de 1929 per­durent, le chô­mage peine à se résor­ber. Frank Capra est même devenu le cinéaste roo­sevel­tien par excel­lence, con­stru­isant la majeure par­tie de son œuvre autour d’un opti­misme poli­tique, économique et social, ce qui a per­mis au réal­isa­teur de livr­er des films aus­si forts que L’Homme de la rue, Mr Smith au Sénat ou encore L’Extravagant Mr Deeds aux accents vague­ment marx­istes. De la part de La Cava, dans un tel con­texte, on pou­vait alors espér­er une œuvre sub­ver­sive où le choc des class­es et le dérè­gle­ment qui en résul­terait lais­serait cours à un cer­tain idéal anar­chique.

Mal­heureuse­ment, il n’en sera rien. Assez rapi­de­ment, les choix scé­nar­is­tiques con­duisent le film sur un ter­rain moins dyna­mité, met­tant ain­si de côté les mes­sages poli­tiques trop sub­ver­sifs pour une indus­trie du diver­tisse­ment qui s’attache avant tout à ven­dre le rêve hol­ly­woo­d­i­en. Tout comme Capra qui n’était, au fond, pas un grand con­tes­tataire, La Cava préfère éviter de s’aventurer sur un ter­rain trop dan­gereux. D’abord, on apprend que God­frey est en fait un héri­ti­er richissime qui a choisi de vivre chiche­ment (dans une cabane amé­nagée dans une décharge) par sim­ple choix idéologique. Cette pre­mière révéla­tion résout de fait de nom­breuses prob­lé­ma­tiques pour­tant abor­dées par le film : la lutte des class­es ne peut plus avoir lieu, l’ancien clochard recon­ver­ti en major­dome a toutes les raisons d’être fam­i­li­er de l’environnement dans lequel il tra­vaille (la classe naturelle de William Pow­ell était déjà un indice). Pire, l’employé ex-Boudu sauvé des eaux est poten­tielle­ment plus riche encore que les affreux bour­geois qui l’embauchent : il va donc pou­voir leur faire la leçon. Les rebondisse­ments qui s’en suiv­ront vien­dront ren­forcer ce manque d’audace : la for­tune du père de famille est sauvée grâce aux spécu­la­tions dis­crètes du major­dome, le hap­py-end nous con­fortera dans l’idée qu’on ne se marie qu’entre mem­bres de la même classe et les femmes se voient affublées des pires défauts (égoïsme, imma­tu­rité, super­fi­cial­ité) tan­dis que les hommes (le chef de la famille Bul­lock com­pris) ramè­nent con­stam­ment le débat sur la notion de mérite et incar­nent la valeur tra­vail si chère à nos poli­tiques de tout temps.

Alors, pourquoi redé­cou­vrir aujourd’hui ce film au regard idéologique ter­ri­ble­ment daté ? Tout d’abord parce que Gre­go­ry La Cava fait prob­a­ble­ment par­tie des grands oubliés et que d’autres avant ou après lui sont défini­tive­ment ren­trés au pan­théon d’Hollywood alors qu’ils pou­vaient tout autant incar­n­er un dis­cours pass­able­ment réac­tion­naire (Leo McCarey dans Place aux jeunes en 1937 par exem­ple). Mais aus­si parce que Mon homme God­frey, en dépit des lim­ites soulevées ici, reste un véri­ta­ble mod­èle de screw­ball com­e­dy. Si le rythme du film et des répliques (com­posante indis­so­cia­ble du genre) tient en haleine sans aucun relâche­ment pen­dant 1h30, c’est davan­tage la folie-douce des per­son­nages qui donne au film de trou­blants accents poé­tiques, amenant cer­taines scènes à devenir de véri­ta­bles man­i­festes en faveur de l’absurde. Avec une classe et une élé­gance évi­dentes, le réal­isa­teur prend un malin plaisir à plonger ses per­son­nages dans les sit­u­a­tions les plus incon­grues, redéfinis­sant ain­si les con­tours d’une nor­mal­ité qui auraient pu laiss­er espér­er toutes les audaces poli­tiques (d’où la décep­tion finale). Ain­si, il n’y a rien d’anormal à gar­er son cheval dans la grande bib­lio­thèque ou à laiss­er le jeune gigo­lo de madame (jamais réelle­ment défi­ni comme tel, la cen­sure veil­lait au grain) ryth­mer les repas famil­i­aux par d’improbables décla­ma­tions. Au som­met de ce joyeux désor­dre règ­nent deux actri­ces, toutes deux impéri­ales : Gail Patrick, en sœur pim­bêche ne rec­u­lant devant aucune effron­terie, mais surtout Car­ole Lom­bard (dis­parue pré­maturé­ment quelques années plus tard en plein effort de guerre) qui campe une jeune capricieuse totale­ment décon­nec­tée des réal­ités. Il faut par exem­ple voir avec quel génie elle simule lour­de­ment un désar­roi exis­ten­tiel lors d’une soirée mondaine pour mieux cul­pa­bilis­er celui qui a refusé ses avances. Même si les coups de maître sont nom­breux dans ce film oublié qu’il faut aujourd’hui redé­cou­vrir, cette seule scène jus­ti­fie toute l’indulgence dont on peut faire preuve à l’égard d’un dis­cours social et poli­tique obsolète.