Rarement un film français récent aura usé d’au­tant de plans aériens sur la haute mon­tagne, en l’oc­cur­rence les Pyrénées et les routes qui y ser­pen­tent dan­gereuse­ment. Comme pour son précé­dent et pre­mier long métrage Bar­rage, Raphaël Jacoulot a de toute évi­dence été inspiré à faire ce film par un décor avant tout, par l’im­men­sité à saisir en plans d’ensem­ble ou panoramiques, envahie par le silence où perce par­fois une musique dis­crète­ment anx­iogène. Et comme dans Bar­rage, un lieu isolé dans cette immen­sité devient un micro­cosme où tout est para­doxale­ment reclus, retranché, où les gens de pas­sage ne sont pas vrai­ment les bien­venus. C’est d’au­tant plus frap­pant dans Avant l’aube que le micro­cosme en ques­tion est un hôtel de mon­tagne qua­tre étoiles : même les clients font l’ef­fet d’in­trus per­tur­bant sans s’en ren­dre compte des rites et des habi­tudes des gérants des lieux en couliss­es.

Si Jacoulot sait se servir de son matéri­au pour instau­r­er l’at­mo­sphère peu com­mune d’une réal­ité naturelle au bord de l’ir­réel, il est un peu plus laborieux pour lui de rem­plir ce cadre avec de la matière con­sis­tante, de racon­ter des his­toires, des per­son­nal­ités, une vision. Avant l’aube tente le thriller intimiste cen­tré autour de l’af­fron­te­ment de deux per­son­nes sur le plan social, mais aus­si, en quelque sorte, famil­ial. Jacques, le patron de l’hô­tel (Jean-Pierre Bacri), doit dis­simuler les traces d’un acci­dent impli­quant son fils et où un de ses rich­es clients a été tué. Frédéric (Vin­cent Rot­tiers), jeune en réin­ser­tion et sta­giaire à l’hô­tel dont le pro­prié­taire le fascine, soupçonne la manœu­vre. Jacques en a con­science, et tente d’a­cheter le silence de Frédéric en lui offrant un vrai emploi sur place, lui accor­dant quelques priv­ilèges, dévelop­pant avec lui une rela­tion pater­nelle incer­taine — apparem­ment truquée car motivée par l’in­térêt, mais jusqu’où ? — se sub­sti­tu­ant à son lien, depuis longtemps rongé par l’amer­tume, avec le fils fau­tif. Jacoulot veut jouer sur plusieurs tableaux : film d’at­mo­sphère (on l’a vu), sus­pense polici­er, con­fu­sion famil­iale, lutte de class­es. On devine le foi­son­nement du con­tenu de la note d’in­ten­tions ; mais l’in­car­na­tion de ces pistes en matière de ciné­ma laisse à désir­er.

Inégalités

Appar­ent sac­ri­fice au “type­cast­ing” à la française, le choix d’ac­teurs aux tics de jeu con­nus sur lesquels on pour­rait rebondir (Bacri, mais aus­si Sylvie Tes­tud en Colum­bo femelle sur les traces du cadavre man­quant) est un pre­mier révéla­teur du déséquili­bre des capac­ités de Jacoulot à traiter l’ensem­ble des facettes de son matéri­au, à com­mencer par le ver­sant du film de genre. Le caboti­nage de Bacri en bour­geois aigri, ailleurs si rebat­tu et exas­pérant, se trou­ve ici éton­nam­ment à sa place : qui de mieux, au fond, pour incar­n­er un manip­u­la­teur affichant une façade d’au­torité et de respectabil­ité, qu’un acteur se réfu­giant der­rière des tics de jeu ? En revanche, l’ac­cent sin­guli­er et fam­i­li­er de Tes­tud agace bel et bien, tant il masque mal la paresse avec laque­lle elle porte un rôle qui s’avère, au bout du compte, assez super­flu et pro­pre à alour­dir le film. Le por­trait, par cette ambiva­lente direc­tion d’ac­teur de Bacri, de la duplic­ité d’un pro­tag­o­niste des­sine bien mieux la ten­sion indis­pens­able au thriller que l’im­po­si­tion par le scé­nario d’un arché­type (le polici­er) molle­ment cam­pé et mis en scène. D’ailleurs, le film tire une source encore plus puis­sante de sus­pense et d’én­ergie des zones d’om­bre de son autre pro­tag­o­niste, l’ado­les­cent trou­ble et trou­blé incar­né tout en res­pi­ra­tion et en rage ren­trée par Vin­cent Rot­tiers. Alors que le per­son­nage sem­blait voir établi son rôle con­ven­tion­nel de témoin gênant soli­taire lut­tant pour sa survie et son intégrité, voilà que la mise en scène s’at­tarde par endroits sur son car­ac­tère impul­sif et incon­trôlable, moins fiable qu’on ne s’y attendait, pos­si­ble arti­san de sa pro­pre destruc­tion et d’autres cat­a­clysmes (la scène où, au volant d’une voiture sous la pluie, il tente de dépass­er un camion par jeu devient ain­si un petit moment de sus­pense implaca­ble).

Ce déséquili­bre, au fond, en souligne un autre : la dif­férence d’in­car­na­tion en film entre d’une part ce qui est traité à bras le corps par l’im­age (par des choix esthé­tiques témoignant d’une pleine con­science par l’artiste de ce qui est filmé), d’autre part ce qui est lais­sé à l’é­tat de balise établie par le scé­nario et n’at­ten­dant qu’une illus­tra­tion appliquée et for­cé­ment moins investie. Ain­si, si les ambiguïtés des indi­vidus parvi­en­nent à s’in­car­n­er dans les por­traits dess­inés par les inter­pré­ta­tions et leur cap­ta­tion, tout ce qui relève de la rela­tion entre les uns et les autres souf­fre d’être plus écrit que mis en scène, lais­sé dès lors à un état fab­riqué, arti­fi­ciel, sans regard pro­pre à y révéler une réal­ité. La prob­lé­ma­tique famil­iale posée par le dou­ble jeu de Jacques, père et patron, est certes une belle his­toire à racon­ter sur le papi­er, mais dans le film, elle ne va guère plus loin que cela : un argu­ment de scé­nario ser­vant de béquille au reste. Quant à la dimen­sion sociale du drame (le dan­ger de corruption/domestication du jeune salarié qui accède à l’ai­sance et se retrou­ve d’au­tant plus isolé, la famille de bour­geois qui se serre les coudes in fine face à la men­ace qu’il représente), elle est traitée de façon encore plus som­maire, entre dia­logues au lance-pierre (“On n’est plus assez bien pour toi ?” lui bal­ance sa petite amie) et face-à-face illus­trant le rap­port de classe de façon trop sim­pliste pour dépass­er la con­ven­tion creuse. Les inten­tions sem­ble-t-il invo­quées par Jacoulot et sa coscé­nar­iste pour enrichir son intrigue finis­sent finale­ment en poids mort pour ce qui ani­me con­crète­ment son ciné­ma : la bru­tal­ité et les erre­ments enfouis sous les com­porte­ments soci­aux, et la mise en per­spec­tive un peu grandil­o­quente de cette pri­mal­ité au cœur une nature pétri­fi­ante. En mon­tagne, il ne s’ag­it pas de voy­ager chargé, mais d’avoir le matériel adéquat.