Tha­mi, est répara­teur, et fig­u­rant dans les films étrangers tournés dans son vil­lage, non loin de Ouarza­zate. Sur le tour­nage du film Œdipe roi en 1966, il avait ren­con­tré Pasoli­ni avec lequel il était devenu ami. De nos jours, une équipe d’Italiens vient à Ouarza­zate pré­par­er le tour­nage d’un film sur la Bible. Tha­mi pense que Pasoli­ni est revenu avec l’équipe. Daou­di, ancien fig­u­rant et ami de Tha­mi tra­vaille lui aus­si comme fig­u­rant sur le film. Daou­di apprend à Tha­mi que Pasoli­ni est mort depuis longtemps, mais ce dernier ne le croit pas et pense que son ami est tou­jours vivant. La présence du cinéaste est partout, et nulle part en même temps, car elle appar­tient à l’imaginaire de Tha­mi : le style de Daoud Aoulad-Syad se con­stru­it dans cette inter­stice.

En atten­dant Pasoli­ni est avant tout un film sur la mémoire, sur l’attente d’un passé qui n’existe plus, et le sen­ti­ment de vacuité du présent. La reli­gion est une manière de soulign­er ce décalage, inscrite sur deux niveaux : la société romaine décrite dans le film de Pasoli­ni, et la société actuelle du Maroc. Ce car­refour d’influences donne des scènes très drôles, comme celles où les fig­u­rants sor­tent d’une forter­esse romaine pour défendre l’ennemi, recon­sti­tu­ant une scène d’Œdipe roi; en hurlant des « Allah wa akbar ». Le réal­isa­teur rétorque : vous pensez que les Romains hurleraient vrai­ment gloire à Allah ? Ou alors, quand, en arabe, Tha­mi reprend la pronon­ci­a­tion de son ami : on ne dit pas « zizi » mais « Jésus ». Le réal­isa­teur donne une vraie légèreté de ton au film sur le thème de la reli­gion, comme un dis­cours décom­plexé sur les inter­dits, qui ne tombe jamais dans l’écueil de la provo­ca­tion gra­tu­ite. Cette représen­ta­tion de la reli­gion se dou­ble d’une cri­tique de l’homme blanc venu sur les ter­res du Maroc, par l’intermédiaire du réal­isa­teur du doc­u­men­taire qui choisit ses fig­u­rants dans le vil­lage comme du bétail, étab­lis­sant un par­al­lèle avec le regard de l’homme blanc sur les Maro­cains. Il les sélec­tionne der­rière un gril­lage. « Ceux qui n’ont pas de barbes, désolé », « ceux qui ne par­lent pas ital­ien non plus », « ceux qui ont la peau trop noire, non plus », comme pour­rait l’être une « dis­crim­i­na­tion pos­i­tive ». La sen­tence est aus­si absurde, qu’elle est com­plète­ment infondée. La voix sélec­tionne dans un plan large une à une les per­son­nes qui doivent par­tir. Daoud Aoulad-Syad mon­tre avec dis­tance que les vil­la­geois s’en fichent : « S’ils nous rap­por­tent de l’argent, on est cap­i­tal­iste, s’ils nous rap­por­tent de l’argent, on est com­mu­niste »… Avec aus­si peu de con­vic­tion qu’un Dutronc qui retourne sa veste. Il ne s’agit pas de suiv­re un idéal poli­tique, ni Pasoli­ni (Tha­mi le trai­tant de « lèche-cul »), ou un autre type de ciné­ma, mais de s’écouter sim­ple­ment et faire ain­si un ciné­ma maro­cain décom­plexé de toutes formes d’oppression, qu’elle soit finan­cière, cul­turelle ou poli­tique. Après Adieu Forain, le réal­isa­teur con­firme son style et sa vision du Maroc, mal­traité par un monde dont elle sem­ble se moquer. À mi-chemin d’une réflex­ion poli­tique, ciné­matographique et religieuse, ce film souligne le renou­velle­ment pro­posé par le ciné­ma maro­cain au ciné­ma mon­di­al.