Jirô Taniguchi est l’un des auteurs japon­ais les plus admirés et respec­tés à l’é­tranger : ses man­gas les plus con­nus, Le Jour­nal de mon père et Quarti­er loin­tain, ont con­tribué à légitimer un style trop sou­vent décrié et con­sid­éré, à tort, comme exclu­sive­ment réservé à un pub­lic ado­les­cent. On pour­rait rap­procher les œuvres de Taniguchi des romans graphiques améri­cains, mais ce serait occul­ter ce qui en con­stitue l’un des plus beaux attraits : sa façon de dépein­dre, à la manière d’un Ozu dont il est l’un des plus bril­lants héri­tiers, un Japon éloigné des stéréo­types habituels (Tokyo en méga­lo­pole hys­térique et bor­der­line, ten­dance Babel et Lost in Trans­la­tion).

À ce titre, Quarti­er loin­tain est, au-delà de ses qual­ités nar­ra­tives et de la splen­deur de son trait, un boulever­sant témoignage du quo­ti­di­en d’un ado­les­cent et de sa famille dans une petite ville japon­aise dans les années 1960. Le pos­tu­lat fan­tas­tique de départ n’est qu’un leurre : ce qui intéresse Taniguchi, ce sont les sou­venirs et le témoignage. Regarder der­rière soi pour mieux avancer, faire le deuil de son passé pour accepter le présent : des thèmes uni­versels que l’au­teur traite avec une belle sen­si­bil­ité à tra­vers l’his­toire d’un homme fatigué et blasé, mar­ié et père de deux ado­les­centes, qui au retour d’un voy­age pro­fes­sion­nel dans la ban­lieue de Tokyo se trompe de train et atter­rit dans la ville où il a gran­di, et dans laque­lle il n’a pas remis les pieds depuis de longues années. En se ren­dant sur la tombe de sa mère, il s’é­vanouit et se réveille plus de 40 ans plus tôt, dans la peau de l’ado­les­cent qu’il était alors, quelques jours avant que son père ne les aban­donne inex­plic­a­ble­ment, lui et sa famille. Ce retour dans le passé sera pour le jeune garçon l’oc­ca­sion de chercher à com­pren­dre les raisons de ce départ.

Sam Gar­bars­ki est vis­i­ble­ment un fan tran­si de Taniguchi et de son œuvre. Il faut au moins ça pour oser s’embarquer dans une adap­ta­tion “fran­cisée” de Quarti­er loin­tain, où toute référence au Japon est évac­uée au prof­it d’une France semi-rurale qui sent bon le général De Gaulle, les yéyés et la gom­i­na dans les cheveux. Gar­bars­ki ne se sort finale­ment pas si mal que ça de cette périlleuse trans­po­si­tion, lim­i­tant au max­i­mum les images d’Épinal et la course aux César des meilleurs cos­tumes et décors, tout en s’ap­puyant sur le déli­cieux anachro­nisme d’une bande orig­i­nale élec­tro et coton­neuse signée Air. Passé quelques scènes d’ex­po­si­tion qui nous rap­pel­lent qu’a­vant d’être une con­sole portable, la DS fut une fort jolie voiture, le cinéaste se recen­tre sur son réc­it et ses comé­di­ens avec appli­ca­tion. Et c’est là que le bât blesse : rigoureuse­ment fidèle à l’œu­vre orig­i­nale, Gar­bars­ki sem­ble très mal à l’aise dès lors qu’il s’ag­it de cal­quer sur ses per­son­nages les tour­ments de la famille japon­aise décrite par Taniguchi. Ce qui agace surtout, c’est la solen­nité avec laque­lle le réal­isa­teur s’empare de son sujet : dès les pre­mières sec­on­des passées au sein de cette cel­lule famil­iale au bord de l’im­plo­sion, Gar­bars­ki en rajoute des tonnes dans sa direc­tion d’ac­teurs, évac­uant par la même occa­sion toute la finesse indis­pens­able à la crédi­bil­ité de l’ensem­ble. Jonathan Zac­caï, comé­di­en pas­sion­nant lorsqu’il s’empare d’un per­son­nage ambigu, sem­blait par­fait pour le rôle du père rongé par les secrets et la frus­tra­tion. Hélas, il est ici con­damné à tir­er la tronche dans la plu­part de ses scènes, jusqu’à l’ab­surde : le regard per­du dans le vide, à peine capa­ble d’align­er plus de trois mots, son per­son­nage ressem­ble moins à un homme empris­on­né dans une vie qu’il n’a pas choisie qu’à une car­i­ca­ture de dépres­sif sor­tant de son 8e séjour en HP.

Il en va de toute façon de même pour tous les acteurs du film, de Pas­cal Greg­gory dans le rôle du héros en ver­sion adulte au jeune comé­di­en qui l’in­ter­prète ado­les­cent, Léo Legrand. Ils ne sont pas beau­coup aidés par un mon­tage qui manie les fon­dus au noir avec la sub­til­ité d’un éléphant dans un mag­a­sin de porce­laine, comme s’il suff­i­sait de les mul­ti­pli­er pour faire pass­er les nom­breuses ellipses qui nuisent, là encore, à la cohérence de l’his­toire. La rela­tion entre le jeune Thomas et sa dul­cinée, si cen­trale dans le livre, est ici traitée à la va-vite, tout comme la fin. Comme s’il était pressé d’en finir, Gar­bars­ki se jette dans la réso­lu­tion de son intrigue en don­nant l’im­pres­sion de ne pas savoir com­ment l’y emmen­er : un comble pour un film qui racon­te pré­cisé­ment com­ment, en se rep­longeant dans ses sou­venirs et en accep­tant de lâch­er prise, on peut enfin vivre par et pour soi-même. La portée psy­ch­an­a­ly­tique de l’œu­vre de Taniguchi n’au­ra peut-être pas échap­pé à Sam Gar­bars­ki, mais pour ce qui est du ciné­ma, on reste dés­espéré­ment sur sa faim.