Adap­té du roman homonyme écrit en 1972, Gigo­la, pre­mier long-métrage de Lau­re Char­p­en­tier, con­te les aven­tures d’une garçonne les­bi­enne dans le Paris plus ou moins under­ground du début des années 1960. La réal­isatrice avait pour ambi­tion de faire un film poli­tique et dérangeant. Finale­ment, le film crée effec­tive­ment un malaise : mal scé­nar­isé, mal­adroite­ment filmé, pas du tout dirigé, Gigo­la fait plus penser à un spec­ta­cle d’é­cole de fin d’an­née d’une naïveté con­fon­dante. Le film est défini­tive­ment entré au pan­théon des nanars.

Il y a des films dont on se demande bien, dès les pre­mières min­utes de pro­jec­tion, com­ment on va pou­voir en par­ler. Gigo­la, ven­du comme une œuvre sul­fureuse qui n’hésite pas à déranger les dis­trib­u­teurs et à bous­culer les spec­ta­teurs, en fait par­tie. Les pre­mières scènes com­men­cent, lais­sant dans un état de cir­con­spec­tion rarement atteint jusqu’i­ci : on y voit Lou Doil­lon (appliquée), garçonne froide et charis­ma­tique, écumer les petits clubs les­bi­ens de la cap­i­tale. Affligée par une exis­tence qui ne l’a pas épargnée (une mère religieuse et con­ser­va­trice, un père lâche et rou­blard), la jeune femme a choisi de se rebap­tis­er Gigo­la en sou­venir d’une prof autre­fois aimée pas­sion­né­ment, depuis dis­parue. Doré­na­vant dépourvue d’af­fect, elle loue ses ser­vices auprès de vieilles femmes for­tunées prêtes à sor­tir le chéquier pour goûter aux pou­voirs de sa canne mag­ique, sorte de sym­bole phallique qui donne à la jeune femme des airs de dandy d’un autre temps.

Passé les pre­mières min­utes, dif­fi­cile de ne pas se deman­der si le pro­jec­tion­niste n’au­rait pas lancé une mau­vaise bobine ou si le film pro­jeté n’est pas en fait une copie de tra­vail qu’on aurait oublié de mix­er. Sur la musique d’un Jean-Jacques Debout qui s’est vraisem­blable­ment inspiré de la pro­duc­tion éro­tique ital­i­enne des années 1970, le film déroule – un peu trop pré­maturé­ment quand même – une laideur (des images, des dia­logues, du mon­tage) qui laisse pan­tois. Si dans le cadre d’une pro­jec­tion de film de lycée, on aurait for­cé­ment fait preuve d’une indul­gence de cir­con­stance, force est de con­stater qu’on se croit d’abord la vic­time d’un énorme can­u­lar avant d’en arriv­er à ce ter­ri­ble con­stat : mieux que le très culte Glit­ter avec Mari­ah Carey, on a main­tenant Gigo­la avec Lou Doil­lon. Cette dernière (qui n’est pas encore par­v­enue à faire un bon film dans toute sa car­rière) s’en sort néan­moins avec les hon­neurs, tant son jeu et son atti­tude de tra­vail sem­blent pro­fes­sion­nels en com­para­i­son de ce que la réal­isatrice Lau­re Char­p­en­tier donne à voir.

Devant l’avalanche de scènes cocass­es, dif­fi­cile de dire celle qui rem­porterait la palme du ridicule : on hésite entre les scènes famil­iales du niveau d’un très mau­vais manuel de psy­cholo­gie, celles qui illus­trent le rap­port pau­vre­ment masochiste que Gigo­la entre­tient avec Marisa Pare­des (mais que fait-elle dans cette galère ?) ou encore les vagues con­flits mafieux qui opposent la garçonne rebelle à un mac de pacotille et une petite pros­ti­tuée sor­tie d’une sit­com AB Pro­duc­tion. Mais s’il fal­lait choisir, on retiendrait cer­taine­ment cette improb­a­ble séquence pen­dant laque­lle les copines de Gigo­la (dont la réal­isatrice et l’iné­gal­able Rossy de Pal­ma) ouvrent toutes les portes de la mater­nité dans l’e­spoir de la trou­ver, elle et son bébé. À force de provo­quer l’hi­lar­ité à chaque fois que le sujet se veut sen­si­ble, Gigo­la finit par devenir un objet ani­mé presque sym­pa­thique, inof­fen­sif mal­gré les vel­léités poli­tiques que lui prête la réal­isatrice.