Les huissiers de jus­tice sont en colère. L’affiche de Dernier étage gauche gauche leur déplaît. Hip­poly­te Girar­dot, fic­tion­nel huissier de son état, gît bâil­lon­né au fond d’une baig­noire. Les asser­men­tés man­quent sans doute d’humour, car le pre­mier long d’Angelo Cian­ci se veut une comédie (et non un tor­ture-porn), une satire de la para­noïa ambiante face au ter­ror­isme islamiste et un huis-clos qui s’ambitionne human­iste mais ne tire que super­fi­cielle­ment les ficelles bien-pen­santes du vivre ensem­ble. Pas de quoi faire un procès.

En ce jour anniver­saire du 11-Sep­tem­bre, date sym­bol­ique un peu facile, François Echevar­ria quitte son domi­cile, sa sacoche en cuir sous le bras, pour se ren­dre sur les lieux de sa pre­mière inter­ven­tion. Suite à des loy­ers impayés, il doit saisir les biens d’un locataire d’une HLM de ban­lieue. Ce même matin, Mohand Atel­hadj, le locataire en ques­tion, poste son man­dat pour régu­laris­er sa sit­u­a­tion. Simul­tané­ment, son fils Salem attend un deal­er pour qui il a récep­tion­né quelques kilos de marchan­dise. Mais, une fois l’huissier sur les lieux, Mohand ne peut prou­ver sa bonne foi et l’expulsion doit com­mencer. Totale­ment flip­pé à l’idée que l’appartement soit fouil­lé, Salem décide de se bar­ri­cad­er avec son père et embar­que inopiné­ment François. La saisie tourne en prise d’otages, relayée avec véloc­ité par une presse prompte aux rac­cour­cis (des arabes, une ban­lieue, le 11/09). L’attente com­mence, entre peur, règle­ments de compte et révéla­tions.

Sans être un mau­vais film, Dernier étage gauche gauche ne brille guère par son orig­i­nal­ité. On suit l’évolution des rela­tions entre les trois pro­tag­o­nistes sans être véri­ta­ble­ment impliqué (pas même émo­tion­nelle­ment). Les con­fronta­tions père/fils, alors qu’elles devraient con­stituer l’ossature du réc­it, parais­sent car­i­cat­u­rales. Mohand, le père, immi­gré, ne sem­ble pas en mesure de canalis­er les emporte­ments de son fils. Vic­time pas­sive d’un drame qui risque de pré­cip­iter l’existence de son enfant en prison, il ne con­teste qu’à peine la vio­lence dont il est le témoin. Inver­sant les rôles de dom­i­nance, le père se cache de son fils pour libér­er l’huissier de ses cordes et bâil­lon. Quant au représen­tant de la loi (et de l’état de droit), il patauge dans le marasme de son exis­tence (sa femme veut divorcer) et n’envisage jamais sa sit­u­a­tion d’otage comme préoc­cu­pante (com­ment pour­rait-il du coup en être autrement pour le spec­ta­teur). Et c’est bien le point névral­gique du film, on se dés­in­téresse pro­fondé­ment du devenir de Mohand, François et Salem. Vont-ils de faire dessoud­er par le GIGN dépêché sur place? Parvien­dront-ils à se sor­tir de ce bour­bier absurde? Quel secret Mohand cache-t-il sur sa vie passée? Autant de ques­tions aux­quelles le film répond mais sans sus­pense ni attente de la part du pub­lic.

Seule l’apparition démesurée des médias sauve le film du naufrage. Télévi­sion, radio, presse écrite, tout ce petit monde se bous­cule au por­tillon, ten­tant de tir­er son épin­gle du jeu en mis­ant sur un sto­ry-telling et une drama­ti­sa­tion extrême. La presse pour­rait tout autant que les huissiers crier à la car­i­ca­ture, même si celle-ci n’est pas étrangère à l’anxiété générale face à la vio­lence dans les quartiers.

Mal­gré cette util­i­sa­tion légère­ment décalée et agréable­ment rafraichissante, Dernier étage gauche gauche som­bre dans ses dernières min­utes dans un pop­ulisme idiot. Les habi­tants de la cité sont invités par François (l’otage devenu par­ti­san de Mohand et Salem, syn­drome de Stock­holm oblige) à bal­ancer par la fenêtre tout ce qui leur tombe sous la main pour sig­ni­fi­er leur désac­cord avec le traite­ment polici­er et médi­a­tique dont ils sont les vic­times. Réfrigéra­teur, canapé, chaise s’écrasent en bas des tours dans un joyeux bor­del sen­sé­ment cathar­tique.

Véhic­u­lant les clichés de l’huissier sans cœur (mais qui peut se repen­tir) et des policiers inutiles sauf à met­tre de l’huile sur le feu, Dernier étage gauche gauche se voudrait libéra­teur et human­iste mais n’atteint que pénible­ment le degré de rébel­lion d’un camp de scouts. Sauf à vouloir se per­dre, ne prenez pas à gauche gauche au dernier étage. La vue n’y est ni panoramique ni dégagée.