Les lémuriens préhis­toriques, gen­tils cow-boys et autres pois­sons rouges d’animation n’ont qu’à bien se tenir. Un vrai « méchant » auto­proclamé renoue avec la tra­di­tion des vilains et de leurs plans machi­avéliques. Bour­ré de mau­vais esprit bon enfant, Moi, moche et méchant fait s’esclaffer les enfants et ricaner les adultes. Que demande le peu­ple !

Gru, grand échas­sier chauve, vit seul avec son chien dans une som­bre bâtisse d’un char­mant quarti­er rési­den­tiel. Mais Gru n’est pas un rési­dent comme les autres, il a fait pro­fes­sion du mal. Enchainant les cam­bri­o­lages depuis ses plus ten­dres années, il doit aujourd’hui faire face à un prob­lème de taille : sa supré­matie de super méchant est men­acée par un petit nou­veau. Gru n’a d’autre choix pour sauver sa répu­ta­tion que d’exécuter le vol le plus osé de sa car­rière, celui de la lune !

La pre­mière force du film tient sur les épaules de démé­nageur (mais mon­tées sur de maigri­chonnes gam­bettes) de Gru. Le méga méchant cumule les signes extérieurs de mau­vais esprit. Son véhicule, mon­stre des routes, ferait pass­er un hum­mer pour une trot­tinette. La déco­ra­tion de son Home Sweet Home min­erait tout défenseur de la cause ani­male : son canapé creusé dans un croc­o­dile, son fau­teuil tail­lé dans un rhinocéros, bref la liste des ani­maux pro­tégés et en voie de dis­pari­tion ver­sion Ikea. Le grand méchant Gru com­bine ce déco­rum peu soucieux de l’environnement (et donc un poil sub­ver­sif) à une joie incom­men­su­rable d’enquiquiner au large. S’il s’impatiente dans un fast-food, il «freeze» la file d’attente, s’il voit un enfant mal­heureux, il le dés­espère encore plus. Mais son esprit malin s’exprime véri­ta­ble­ment durant ses heures de tra­vail. Soutenu par une armée de min­ions (sorte de Pac-Man oblong débile et s’exprimant par bor­bo­rygmes), épaulé par le Pro­fesseur Nefario, inven­teur de machines plus démo­ni­aques les unes que les autres mais un peu dur de la feuille, Gru ressem­ble à ces méchants à l’ancienne. Entre James Bond, pour les gad­gets improb­a­bles, et Bip Bip et le coy­ote pour l’ingéniosité démesurée. Mais, pour sur­vivre, les vilains de James Bond ont tro­qué l’artisanat (les dents en or) con­tre la haute tech­nolo­gie (les dia­mants incrustés dans la peau). Gru, vieux représen­tant d’un monde obsolète, se révèle du coup légère­ment dépassé par son nou­v­el enne­mi : le jeune Vec­tor.

L’opposition généra­tionnelle des deux pro­tag­o­nistes fonc­tionne comme un catal­y­seur comique, jouant sur les dis­pro­por­tions de moyens et de fins. Gru et son manoir goth­ique font pâle fig­ure face à la demeure sophis­tiquée et télé­com­mandée du gamin. Vêtu d’un jus­tau­corps orange (la couleur de la révo­lu­tion), se gavant de pop-corn en jouant sur sa con­sole de jeu, Vec­tor le geek se rêve en méchant absolu. Seul (il com­bine tous les rôles), il donne du fil à retor­dre à l’équipe de Gru. Indi­vid­u­al­isme con­tre col­lec­tif, tech­nolo­gie de pointe con­tre vieilles méth­odes, Moi, moche et méchant se regarde comme un com­bat entre deux épo­ques, deux mon­des.

Film pour enfant oblige, la nar­ra­tion incor­pore à ce réc­it l’arrivée quelque peu inopinée de trois petites filles orphe­lines dans la vie de Gru. L’éternel méchant se trans­forme alors au gré d’expériences émo­tion­nelles inédites pour lui en père de sub­sti­tu­tion. Com­par­ti­men­tant son exis­tence entre tra­vail (vol­er la lune) et mai­son (s’occuper des enfants), il devient un homme mod­erne, jonglant entre demande de prêt à la Banque du Mal (un délire absolu dont les adultes sen­tiront toute la féroc­ité amusée!), balade au parc d’attractions et expédi­tion lunaire. Si cette part scé­nar­is­tique répond gen­ti­ment (mal­gré le titre) aux attentes d’un film famil­ial, elle n’en reste pas moins drôle (la mère de Gru, les péripéties des gamines…).

Moi, moche et méchant démon­tre l’intelligence d’Universal qui, bra­con­nant sur les ter­res de Pixar, tire par­faite­ment son épin­gle du jeu, en mani­ant humour cor­rosif, sen­si­bil­ité enfan­tine et clins d’œil appuyés. Sans oubli­er que le film est en 3D, ryth­mé par la pop de Phar­rell Williams («Despi­ca­ble me», le morceau titre reste longtemps en tête) et vous obtenez une belle tranche de rigo­lade, intergénéra­tionnelle et finale­ment à l’ancienne. Comme quoi c’est encore dans les vieux chau­drons qu’on fait les meilleures soupes.