Nowhere / The Doom Generation

Nowhere / The Doom Generation

de Gregg Araki

  • Nowhere / The Doom Generation
  • États-Unis, France / États-Unis1997 / 1995
  • Réalisation : Gregg Araki
  • Scénario : Gregg Araki
  • Image : Arturo Smith / Jim Fealy
  • Montage : Gregg Araki
  • Producteur(s) : Andrea Sperling, Gregg Araki / Andrea Sperling, Gregg Araki, Yves Marmion
  • Interprétation : (Nowhere :) James Duval (Dark Smith), Debi Mazar (Kozy), Rachel True (Mel), Chiara Mastroianni (Kriss), Nathan Bexton (Montgomery), Kathleen Robertson (Lucifer), Christina Applegate (Dingbat), Ryan Phillippe (Shad), Heather Graham (Lilith)
    (The Doom Generation :) James Duval (Jordan), Rose McGowan (Amy), Cress Williams (Peanut), Johnathon Schaech (Xavier), Parker Posey (Brandi), Lauren Tewes (l'animatrice télé), Amanda Bearse (la barmaid)
  • Éditeur DVD : Cahiers du Cinéma, coll. « 2 films de »
  • Date de sortie DVD : 12 novembre 2009
  • Durée : 1h22 / 1h23

Nowhere / The Doom Generation

de Gregg Araki

Adolescence acidulée


Adolescence acidulée

On ne salue jamais assez le tra­vail d’édition effec­tué par la col­lec­tion « Deux films de… » des Cahiers, qui présen­tent judi­cieuse­ment des cou­ples d’œuvres inédites de cinéastes. Presque quinze ans après leur sor­tie en salles, l’édition de Nowhere et The Doom Gen­er­a­tion s’inscrit dans une volon­té d’hommage à Gregg Ara­ki, mal­gré la pau­vreté fla­grante des sup­plé­ments, qui atteste de son car­ac­tère encore par­tiel.

Pourquoi la réédi­tion de ces deux films a‑t-elle de quoi provo­quer un cer­tain émoi chez les pro­fans du cinéaste ? Tout d’abord pour la sim­ple rai­son que la plu­part des films de Gregg Ara­ki (hormis les plus récents, tel Mys­te­ri­ous Skin, Smi­ley Face) sont longtemps restés dif­fi­cile­ment visionnables, le tirage DVD étant épuisé ou inex­is­tant, et ren­forçant l’aura d’indépendance du cinéaste. L’édition de Nowhere et The Doom Gen­er­a­tion s’impose alors comme un beau moyen de remon­ter à la nais­sance d’une véri­ta­ble per­son­nal­ité ciné­matographique, dont le trop sage paysage améri­cain man­quait cru­elle­ment. Les deux films font en effet par­tie d’une trilo­gie entamée avec Total­ly F**** up – celle de la « Teen Apoc­a­lypse » – générale­ment expliquée sous la for­mule d’un « Bev­er­ly Hills revu et cor­rigé sous acide ». Ici, l’adolescence améri­caine n’a plus vrai­ment de bar­rières morales ou sex­uelles, comme plan­tée au milieu de nulle part, ou vouée au néant.

Savant cock­tail de sexe, drogues, cav­ale meur­trière et fin du monde, les deux films s’amusent avec les codes des tra­di­tion­nels teen movies, pour mieux les déco­in­cer, et pos­er une vision sin­gulière, mélan­col­ique, et déjan­tée de la jeunesse améri­caine. Ce même fond de vit­ri­ol sem­ble pour­tant servir, pour chaque film, des inten­tions à la fois dif­férentes et com­plé­men­taires, ain­si que des struc­tures autonomes. Nowhere obéit ain­si à une quête pré­cise : celle menée par Dark Smith (alias James Duval), 18 ans, han­té par la fin du monde et la recherche de l’amour absolu et mal­mené comme il est par sa sul­fureuse copine volage et nymphomane. Entre crise exis­ten­tielle, roman­tisme ado­les­cent et meurtre à la sauce tomate, le film affiche claire­ment son entre­prise cynique de décod­i­fi­ca­tion améri­caine. Dans ce Los Ange­les sous ecs­ta, les signes ne sont jamais enten­dus ou com­pris, alors qu’ils sont vus, tel le pan­neau de cir­cu­la­tion « God help me », les per­son­nages lut­tant avec insou­ciance con­tre ces repères qui con­stituent habile­ment une intrigue fic­tive, poli­cière, et un décor moral détourné. Détourné, le film l’est surtout dans son cast­ing, béné­fi­ciant d’une palette de jeunes acteurs de qual­ité (Rose McGowan, Heather Gra­ham, Christi­na Apple­gate) loin de leurs futurs rôles, avec notam­ment une Chiara Mas­troian­ni en les­bi­enne sado-maso et un Ryan Philippe accroc à la défonce et au sexe.

Drogues et roman­tisme com­posent égale­ment la trame plus sanglante de The Doom Gen­er­a­tion. Le cou­ple James Duval / Rose McGowan se retrou­ve encom­bré du séduisant Jonathon Schaech (« Xavier Red ») qui les embar­que dans une cav­ale meur­trière tout en essayant d’initier le jeune cou­ple aux joies du tri­olisme. Leur roman­tisme naïf est émi­et­té par ce ténébreux per­son­nage, qui n’hésite pas non plus à faire sauter quelques têtes sur son pas­sage. Même les gen­tils, chez Gregg Ara­ki, devi­en­nent donc des proies faciles, faisant de ce cou­ple déluré les mar­tyrs d’une Amérique schiz­o­phrène, shootée à la déca­dence et au puri­tanisme. Cette mise à mort de l’Amer­i­can Way of Life trou­ve cepen­dant dans TDG un traite­ment ciné­matographique plus affir­mé, le décor affichant dès le générique stro­bo­scopique un chaleureux « Wel­come to hell », tan­dis que le cou­ple affronte durant sa cav­ale une horde de per­son­nages qui con­fond la belle Amy Blue avec un cha­ton sur le retour. La théorie du com­plot signe, dès ces deux films, l’empreinte du ciné­ma de Gregg Ara­ki, mais con­stitue égale­ment son aspect le plus jubi­la­toire, ornant chaque film d’une pho­togra­phie aux teintes « pop », et d’une ambiance à la fois démente et déser­tique. On pour­rait d’ailleurs voir dans TDG une réplique ironique de Nowhere, tant la bisex­u­al­ité et l’homosexualité s’y trou­vent mis­es à mal jusqu’à l’émasculation finale de James Duval par un groupe de néo-nazis alle­mands. C’est donc presque mal­gré lui que TDG représente le « pre­mier film hétéro­sex­uel de Gregg Ara­ki », comme l’indique son générique.

La réédi­tion de ce « cou­ple » de films con­stitue une manière judi­cieuse de revis­iter les débuts de ce cinéaste et les bases de son ciné­ma sin­guli­er, jubi­la­toire et sex­uel. On regret­tera sim­ple­ment la qua­si-inex­is­tence de sup­plé­ments. Fig­urent seule­ment sur chaque disque les cri­tiques des Cahiers, aux­quels s’ajoute un joli por­trait du cinéaste par Bérénice Rey­naud, ain­si que l’article Un roman­tisme de nulle part de Jean-Sébastien Chau­vin. On aurait pour­tant préféré des inter­views, des entre­tiens, mais ne pous­sons pas autant l’exigence. Nous détenons déjà la belle promesse d’une revul­gar­i­sa­tion ample­ment méritée de ce cinéaste.

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