Le troisième film du Coréen Zhang Lu La Riv­ière Tumen, lau­réat du prix du jury et du prix des étu­di­ants du fes­ti­val Paris Ciné­ma, nous emmène sur les plaines enneigées d’un petit vil­lage entre la Chine et la Corée, à la lisière du fleuve Tumen, fron­tière naturelle entre ces deux pays. Chang-ho, un jeune garçon de douze ans ren­con­tre Jeong-jin, un réfugié nord-coréen, sur fond de ten­sions com­mu­nau­taires. Les craintes, la haine et la bien­veil­lance ani­ment les vil­la­geois qui ten­tent de sur­vivre dans un envi­ron­nement hos­tile où l’autre peut à tout moment être porté pour respon­s­able de leur mal­heur. Le cinéaste puise dans le ter­reau de son enfance pour traiter la ques­tion des réfugiés nord-coréens en Chine et sign­er ain­si un drame à la fois onirique et réal­iste, dans lequel il joue avec plus ou moins d’habileté sur les antag­o­nismes.

Tout au long du film, on est arraché au jeu des enfants pour être con­fron­té à la réal­ité la plus cru­elle. La scène inau­gu­rale donne d’emblée le ton. Un long plan fixe sur un paysage désolé, une plaine enneigée et au loin des bruits de pas qui crissent. Et bien­tôt on aperçoit la sil­hou­ette de deux per­son­nages. Ces derniers s’approchent de la caméra qui pan­ote vers le bas pour mon­tr­er alors le corps gisant d’un jeune garçon, qui se relève brusque­ment et s’enfuit au loin. On passe ensuite sans tran­si­tion de ce sim­u­lacre de mort à la réal­ité des cadavres que compt­abilise la police. Plus tard, Chang-ho s’amuse à titu­ber mimant les deux alcooliques que l’on recon­naît seule­ment le plan suiv­ant. C’est autour du foot­ball que se lie l’amitié des deux garçons et qu’auront lieu toutes les actions déter­mi­nantes. La thé­ma­tique du jeu col­ore ce film d’une teinte par­ti­c­ulière empreinte d’ironie. De cette con­fronta­tion entre l’univers enfan­tin et le monde répres­sif des adultes naît une ten­sion sourde.

Une dialec­tique s’ouvre entre dévoil­er et mas­quer. Les clan­des­tins fuient sans cesse pour se cacher et échap­per à la police chi­noise. La mai­son aban­don­née où les enfants se réfugient est le lieu d’où l’on voit, d’où l’on observe. La fenêtre est un motif récur­rent, mise en abyme, elle matéri­alise la ten­sion entre le dehors et le dedans et sym­bol­ise la sépa­ra­tion entre deux ter­ri­toire. Elle est aus­si une ouver­ture sur le monde. Le ciné­ma de Zhang Lu révèle l’insupportable dans une esthé­tique para­doxale. À la vio­lence des faits s’oppose la beauté des paysages et des cadres savam­ment com­posés. Le réal­isa­teur adopte une atti­tude con­tem­pla­tive qui con­traste avec le pro­pos du film. Ces immenses éten­dues désertes envoû­tent et effraient. Ces longs plans fix­es témoignent de cette nature menaçante, de l’immobilisme de ce paysage, de la rudesse du cli­mat, de cette terre hos­tile et glaciale sur laque­lle ses habi­tants dému­nis ten­tent de sur­vivre. Cette fix­ité est ren­for­cée par le silence et l’absence de musique illus­tra­tive. Les seules notes per­cep­ti­bles sont celles des chants enton­nés par les paysans, à la fois odes et com­plaintes de leur pays. Dénués d’habillage musi­cal, les bruits du quo­ti­di­en pren­nent alors une grande impor­tance. Le son annonce l’image. On entend le claque­ment de la corde à sauter sans d’abord pou­voir l’identifier jusqu’à ce que l’on voie la fil­lette y jouer. Le hors-champ est util­isé à maintes repris­es, illus­trant cette volon­té de touch­er du doigt pro­gres­sive­ment la réal­ité et d’insuffler une inquié­tante étrangeté. L’usage sys­té­ma­tique de cette tech­nique tourne mal­heureuse­ment à l’exercice de style. Cette forme maniérée dessert la nar­ra­tion. Le cinéaste ne parvient pas à faire oubli­er les moyens mis en œuvre pour traiter son pro­pos. Le choix d’un mon­tage linéaire est sans doute égale­ment respon­s­able de cette gageure. Le réc­it sem­ble lut­ter pour trou­ver son rythme pro­pre et s’enlise dans un temps monot­o­ne dont il parvient dif­fi­cile­ment à s’extirper.

Au-delà du par­ti pris formel par­fois mal­adroit, ce qui fait sans doute la force de ce film engagé est sa portée uni­verselle. Car loin d’adopter un point de vue naïf, le réal­isa­teur dresse un con­stat acca­blant sur le quo­ti­di­en de cette région. En dénonçant la poli­tique de répres­sion de la Chine en matière d’immigration, Zhang Lu nous ques­tionne sur ce prob­lème cru­cial, à l’heure de la mon­di­al­i­sa­tion.