C’est une con­tra­dic­tion trop fréquente, un com­bat répété qui, quoi qu’on dise, ne peut avoir qu’un vain­queur à chaque fois, et où le com­pro­mis est sou­vent un for­fait. D’un côté, l’ar­ti­san se voulant artiste manip­ule dans son ouvrage des per­son­nages, des sit­u­a­tions et des thé­ma­tiques pro­pres à, sug­gère-t-il, bous­culer les con­ven­tions de la dis­ci­pline et de la vision de la société qu’elle ren­voie majori­taire­ment. De l’autre, des impérat­ifs com­mer­ci­aux s’en mêlent, inci­tant à caress­er aus­si dis­crète­ment que pos­si­ble le pub­lic dans le sens du poil : ne pas trop per­turber les idées reçues (soit l’op­posé des inten­tions for­mulées précédem­ment), les accréditer même au tra­vers d’un sem­blant d’o­rig­i­nal­ité (l’hu­mour décalé, par exem­ple), flat­ter en fait les con­ser­vatismes avec des gants stylés “cool”. The Kids Are All Right ne sur­prend guère dans ce reg­istre du dou­ble jeu qui n’en joue qu’un, hélas.

Stars mais pas trop, indépendant mais pas trop…

Il y a là du gros sujet, du genre qui tache encore bel et bien aux États-Unis (les cou­ples homo­sex­uels inté­grés et instal­lés, l’ho­mo­parental­ité), et du cast­ing raf­finé, du genre star mais pas trop et même vrai­ment aimable : out­re le trio de tête Bening/Moore/Ruffalo, on retrou­ve Mia Wasikows­ka, l’Alice qui méri­tait mieux que Tim Bur­ton, et Josh Hutch­er­son plutôt bien repéré dans L’As­sis­tant du vam­pire. De quoi, pour­rait-on penser, attir­er à une comédie améri­caine une sym­pa­thie a pri­ori, sur la base d’une trans­gres­sion annon­cée et de présences en marge — rel­a­tive — du star-sys­tem hol­ly­woo­d­i­en — sans par­ler du fait, con­scien­cieuse­ment men­tion­né par le dossier de presse, que la réal­isatrice est elle-même les­bi­enne et mère par insémi­na­tion arti­fi­cielle. Ce serait oubli­er un peu vite que de tels atouts car­ac­térisent aus­si, hélas, une légion trop famil­ière de comédies améri­caines récentes, dont Lit­tle Miss Sun­shine et les films de Jason Reit­man ne sont que les plus cotés, qu’on n’ose qual­i­fi­er d’ “indépen­dantes” que pour une poignée de raisons basse­ment matérielles de com­para­i­son avec le tout-venant hol­ly­woo­d­i­en : un bud­get plus restreint, un cast­ing moins “pail­leté” et des thèmes “branchés” sociale­ment sig­nifi­ants donc, mais autant de pan­neaux pour mas­quer un fond pas vrai­ment dis­tinct des con­ven­tions des films de stu­dios — jusque dans leurs extraits les moins accept­a­bles.

Si on passe la car­ac­téri­sa­tion for­cée de cha­cun de leurs per­son­nages — la rigide et la ten­dre, Ben­ing et Moore sont touchantes comme tout, dans leur rôle de con­jointes et de mères dont le film aime à mon­tr­er à quel point elles ren­con­trent les mêmes prob­lèmes du quo­ti­di­en que les cou­ples hétéros. Néan­moins, on sent vite que cette sym­pa­thie attirée d’of­fice, cette mise en avant d’une réal­ité atyp­ique que le film fait mine de ramen­er à l’or­dre de l’or­di­naire, ne sont au fond que des instru­ments d’une mécanique dra­ma­tique net­te­ment moins con­cernée par la tenue d’un dis­cours de fond. En fait, cela se perçoit dès que le scé­nario prend ses droits. Ain­si, les deux enfants, nés cha­cun d’une de leurs mères, se lan­cent à leur recherche du don­neur du sperme qui les a engen­drés tous les deux. Ils trou­vent Mark Ruf­fa­lo, restau­ra­teur bio (un autre sujet branché glis­sé en douce, mais sans suite), papa cool quoique un peu à la ramasse et pas du genre à trop penser au lende­main, surtout avec les femmes. Comme on pou­vait le voir venir, la présen­ta­tion de l’homme aux deux femmes va boule­vers­er quelque peu les habi­tudes de la mai­son et éveiller des désirs insoupçon­nés…

… Progressiste mais pas trop

Que le scé­nario se sente obligé de faire vivre à une les­bi­enne une expéri­ence hétéro­sex­uelle pour pimenter le réc­it, ce n’est pas vrai­ment ce qui gêne. C’est plutôt l’e­sprit dis­crim­i­na­toire que ce détail con­firme, celui qui, sans s’as­sumer, ani­me durant tout le film le regard posé sur le cou­ple les­bi­en et le met­tant en vis-à-vis de ce que d’au­cuns appel­lent la “nor­mal­ité”. Cer­taines scènes (à table, à la cui­sine) ont beau pré­ten­dre inté­gr­er nos deux mamans et leur famille au sein de cette norme, faire comme si elles en fai­saient pleine­ment par­tie, ce cou­ple reste néan­moins dis­crète­ment stig­ma­tisé pour les besoins d’un humour voulu décalé, avec ses prénoms mas­culin­isés (Nic et Jules) et ses pra­tiques sex­uelles exo­tiques (le cun­nilin­gus devant… un porno gay !), aux­quelles s’op­posent bien­tôt les galipettes “tra­di­tion­nelles” — et vues comme plus enrichissantes — entre l’une des femmes et le beau brun. On voit bien com­ment les vel­léités de mar­quer des points sur des ques­tions posant encore prob­lème dans la société améri­caine se voient con­tredire et min­er par les con­traintes d’un ton comique moins cor­rosif que flat­tant les cer­ti­tudes du pub­lic visé, prin­ci­pale­ment hétéro. Les clichés du drame sont aus­si de la par­tie, avec la réso­lu­tion en demi-teinte de l’im­broglio sex­uel. Au bout du compte, à tra­vers Nic, Jules et leurs enfants en quête de père, le film ne fait que dépein­dre — pire : avec l’air de ne pas y touch­er — une famille homo­parentale con­for­mé­ment au préjugé en vigueur : en marge et à prob­lèmes, ne restant unie qu’au­tour de la notion des plus tra­di­tion­nelles de la famille (ce qui autorise l’ex­clu­sion de l’in­trus un peu trop libre). On a vu plus pro­gres­siste, et ailleurs que dans la comédie dite “indépen­dante”.