Acteur recon­nu à Hol­ly­wood dès les années 1930, Robert Mont­gomery s’est égale­ment illus­tré en tant que réal­isa­teur à par­tir de la sec­onde moitié des années 1940. En choi­sis­sant d’adopter une nou­velle de Ray­mond Chan­dler parue quelques années plus tôt, Mont­gomery choi­sis­sait la trame plutôt clas­sique du polar à la Clue­do. Mais pour se démar­quer de cer­tains con­frères maîtrisant le genre avec bien plus de brio, le réal­isa­teur fit le choix de tourn­er le film entière­ment en caméra sub­jec­tive. Le résul­tat, s’il relève par­fois du procédé mécanique, est loin d’être inin­téres­sant.

Robert Mont­gomery est Philip Mar­lowe, détec­tive privé un brin cynique embar­qué dans une sor­dide his­toire de meurtre. Mais il est égale­ment le réal­isa­teur de La Dame du lac et nous prend à par­tie dès le pre­mier plan du film (face caméra) où il nous demande en quelque sorte de le suiv­re dans ce qui allait être une expéri­ence de ciné­ma plutôt inédite en 1947. En effet, l’homme, en sub­sti­tu­ant le regard du spec­ta­teur aux per­cep­tions du per­son­nage prin­ci­pal, créait un nou­veau procédé iden­ti­fi­ca­toire en plaçant la ques­tion de la sub­jec­tiv­ité au cen­tre même du réc­it. De la part d’un acteur réputé mais qui n’est jamais vrai­ment passé à la postérité en qual­ité de réal­isa­teur, la prise de risque avait de quoi sur­pren­dre. Mais sur le même procédé, on cite bien plus sou­vent l’ad­mirable Les Pas­sagers de la nuit de Delmer Dav­es, réal­isé la même année, pour lequel le choix de la caméra sub­jec­tive était totale­ment jus­ti­fié par le scé­nario, là où La Dame du lac pou­vait avant tout relever du “truc” de mise en scène.

La presse avait juste­ment reproché au réal­isa­teur de ne pas explor­er tous les pos­si­bles qu’of­frait ce par­ti-pris. Il est vrai que l’his­toire ne le jus­ti­fie pas en soi et que Robert Mont­gomery sem­ble avant tout s’in­téress­er à la pos­si­bil­ité pour le spec­ta­teur de ressen­tir pleine­ment les faits et gestes d’un détec­tive privé qui met sa vie en péril à chaque nou­veau rebondisse­ment. Le procédé, s’il pou­vait avoir quelque chose de révo­lu­tion­naire en soi, n’a jamais fonc­tion­né que pour quelques pro­jets isolés, sans la moin­dre pré­ten­tion de boule­vers­er la manière de faire des films. De fait, les films en vision sub­jec­tive à pass­er à la postérité sont rares. Les coups dans l’eau sont fréquents dans le ciné­ma et on pour­ra observ­er les mêmes con­séquences vingt ans plus tard avec l’ap­pari­tion du split screen qui fera surtout la gloire de quelques films isolés et essen­tielle­ment cir­con­scrits sur quelques années. La vraie remise en ques­tion d’une dis­tance exis­tant entre les per­son­nages et les spec­ta­teurs vien­dra davan­tage des films européens des années 1950 puis de la Nou­velle Vague, avec en fig­ure de proue un Bergman osant toutes les audaces dans son célèbre Moni­ka (1951), film où l’ac­trice prin­ci­pale assumait pour la pre­mière fois un regard caméra à l’at­ten­tion du spec­ta­teur-voyeur.

Ici, il n’est nulle­ment ques­tion de réflex­ion sur le voyeurisme mais avant tout d’i­den­ti­fi­ca­tion. Du per­son­nage prin­ci­pal, nous ne savons pas grand chose, ce qui facilite la sub­sti­tu­tion. Tout au plus pou­vons-nous con­stru­ire son image (à défaut de le voir dans quelques rares plans essen­tielle­ment en miroir) grâce à quelques lignes de dia­logue qui font état d’un cynisme à toute épreuve et d’une misog­y­nie qui lais­sera décon­fits même les moins fémin­istes d’en­tre nous («Be a woman» dit-il à une manip­u­la­trice qui, vis­i­ble­ment, gag­n­erait en cohérence à rester sage­ment à la mai­son… ce qu’elle fera par la suite). Mais au-delà d’un procédé bien mené (notam­ment lorsque le détec­tive décou­vre pro­gres­sive­ment un meurtre dans une salle de bain criblée de balles), le film parvient à fournir une somme de scènes intri­g­antes si l’on s’en réfère aux codes esthé­tiques de l’époque. Jouant sur les flous, les décadrages (qui, par­fois, ne fil­ment rien) ou encore l’étire­ment de cer­tains plans allant jusqu’à créer de jolis flot­te­ments du réc­it, La Dame du lac ne repose pas que sur une fausse bonne idée et laisse entrevoir une autre manière de faire du ciné­ma à Hol­ly­wood. La propo­si­tion est suff­isam­ment intéres­sante pour qu’on (re)découvre avec un plaisir cer­tain le tra­vail de Robert Mont­gomery der­rière la caméra.