Pri­ma Lin­ea a été, pen­dant les années de plomb, le groupe armé d’extrême gauche le plus impor­tant en Ital­ie après les Brigades rouges. Rena­to De Maria prend ici le par­ti de racon­ter cette péri­ode à par­tir de l’autobiographie d’un des fon­da­teurs de Pri­ma Lin­ea, sor­ti de prison en 2004, Ser­gio Segio. Grâce à un dis­posi­tif nar­ratif remar­quable­ment maîtrisé (fait de flash-backs enchâssés), le cinéaste tient ensem­ble l’histoire de l’Italie des années de plomb, racon­tée du point de vue d’un ex-ter­ror­iste, et une belle his­toire d’amour. Le cinéaste signe ici une mise en scène qui va à l’essentiel, sans « roman­tisme de mau­vais aloi », dirons-nous pour repren­dre un pro­pos des frères Dar­d­enne sur le film, dont ils sont co-pro­duc­teurs.

15 jan­vi­er 1983, Ser­gio Segio reçoit un appel : une voix fémi­nine lui fixe un ren­dez-vous. C’est un guet-apens, il le sait, mais ne prend pas son arme, et se jette dans la gueule du loup. Séquence suiv­ante : 1989, prison Le Nuove, Turin. Ser­gio, face à la caméra, racon­te son passé d’activiste dans le groupe ter­ror­iste d’extrême gauche, Pri­ma Lin­ea. Des années de plomb ital­i­ennes, un épisode a aujourd’hui valeur de sym­bole : l’enlèvement et le meurtre d’Aldo Moro par les Brigades rouges en 1978, mis en scène en 2003 dans le très beau Buon­giorno, Notte. Rena­to De Maria ne tient pas à marcher sur les plates-ban­des de Mar­co Bel­loc­chio : il abor­de par un autre biais cette péri­ode sanglante de l’histoire ital­i­enne, en adap­tant à l’écran le réc­it auto­bi­ographique de Ser­gio Segio, Mic­cia Cor­ta, paru en 2005, soit un an après la sor­tie de prison du ter­ror­iste. La Pri­ma Lin­ea nav­igue donc dans les méan­dres du ter­ror­isme ital­ien de la fin des années 1960 aux années 1980, en suiv­ant au plus près les faits et gestes – la con­tes­ta­tion puis la lutte armée – d’un de ses pro­tag­o­nistes. Avec, comme cœur de la nar­ra­tion, la libéra­tion spec­tac­u­laire, en 1982, de sa dul­cinée, la belle Susan­na, égale­ment mem­bre du groupe, enfer­mée dans la prison de Rovi­go. On se réjouit alors que Rena­to De Maria parvi­enne à éviter deux écueils : met­tre en scène le ter­ror­isme comme une geste héroïque d’un côté, faire des événe­ments his­toriques la toile de fond ou le faire-val­oir d’une his­toire roman­tique de l’autre.

Le dis­posi­tif nar­ratif, tout d’abord, per­met d’instaurer une dis­tance par rap­port aux per­son­nages : l’instance nar­ra­tive prin­ci­pale est le Ser­gio Segio de 1989, qui tout en regar­dant le spec­ta­teur droit dans les yeux, dresse le bilan sans con­ces­sion de son engage­ment passé. Au fond, leur lutte révo­lu­tion­naire se leur­rait elle-même à coup d’idéaux décon­nec­tés des réal­ités. Nous nous sen­tions comme des guer­ri­ers se bat­tant pour la libéra­tion du Tiers monde, dit-il : c’était se tromper de ter­rain, se tromper de com­bat. À par­tir de là est mise en scène, en flash-back, la journée du 3 jan­vi­er 1982, celle de l’attentat fomen­té par Ser­gio con­tre la prison de femmes où est enfer­mée Susan­na. Racon­tée heure par heure, cette journée est elle-même entre­coupée de flash-backs, dans lesquels le jeune homme en route pour son ultime atten­tat, se remé­more son passé d’activiste depuis la fin des années 1960, sa ren­con­tre avec Susan­na, le pas­sage à la lutte armée au sein de Pri­ma Lin­ea au milieu des années 1970, les atten­tats, sa famille. Cet enchâsse­ment de tem­po­ral­ités, par­faite­ment maîtrisé par le cinéaste (qui l’utilise entre autre pour ryth­mer son film avec une grande effi­cac­ité), lui per­met de tou­jours main­tenir un regard cri­tique sur les pro­tag­o­nistes (le regard que Ser­gio Segio porte sur ses années de lutte), tout en leur con­ser­vant jusqu’au bout une vraie sym­pa­thie. Rena­to De Maria nous intéresse donc à ses per­son­nages, nous épargnant d’un côté le bour­bier de l’empathie, et évi­tant de l’autre de faire de nous le froid tri­bunal déci­dant d’une con­damna­tion cathar­tique.

La Pri­ma Lin­ea réus­sit là où le récent Rêve ital­ien de Michele Placido échouait (filmer sa pro­pre his­toire n’est pas gage de réus­site) avec son sen­ti­men­tal­isme vague­ment mièvre et ses per­son­nages d’une seule pièce : tenir ensem­ble deux lignes prin­ci­pales, l’une poli­tique, l’autre, sen­ti­men­tale, sans sub­or­don­ner l’une à l’autre (générale­ment, c’est l’histoire d’amour qui l’emporte : c’est tou­jours plus facile de jouer sur la corde sen­si­ble pour faire pass­er les faib­less­es de la mise en scène ou les défi­ciences du scé­nario) : et donc sans jamais tomber dans un romanesque de pacotille. N’attendez pas de preux cheva­lier libérant sa dul­cinée enfer­mée dans sa tour-prison, sous la garde de drag­ons-mâtons, de déc­la­ra­tions roman­tiques au son trag­ique des mitrail­lettes, de choix cornéliens mis en scène sur une musique grandil­o­quente : si Rena­to De Maria met en scène des per­son­nages divisés, tra­vail­lés de doutes sur la légitim­ité de leurs engage­ments, eux-mêmes blessés par le mal qu’ils font à leur famille, il parvient à une grande justesse de ton au moyen d’une sobriété effi­cace des dia­logues et de la mise en scène. Pari­er sur Gio­van­na Mez­zo­giorno et Ric­car­do Sca­mar­cio pou­vait être périlleux : c’était pren­dre le risque de met­tre ensem­ble l’épouse trag­ique du Duce (Vin­cere) et la fig­ure de l’amoureux-transi-mais-traître-malgré-lui-de-sa-belle (Le Rêve ital­ien). Deux héros roman­tiques à souhait. Mais la pre­mière quitte ici sa superbe com­po­si­tion opéra­tique pour incar­n­er un per­son­nage non moins beau (et non moins intran­sigeant) tout en ten­sion con­tenue et froide maîtrise, et le sec­ond parvient heureuse­ment à faire oubli­er son jeu un peu niais du Rêve ital­ien pour endoss­er le rôle d’un per­son­nage décidé, mais jamais mono­lithique. C’est d’une voix rapi­de et nette qu’il racon­te son his­toire, presque infor­ma­tive, sèche : lourde de la sim­ple pré­ci­sion des mots qu’il emploie pour par­ler de son engage­ment pour la lutte armée et de son amour pour Susanne.

Le ciné­ma ital­ien éprou­ve sans nul doute le besoin de se con­fron­ter à ses années de plomb, de Cadavres exquis (Francesco Rosi, 1975) à Roman­zo Crim­i­nale (Michele Placido, 2005), mais aus­si plus large­ment aux obscu­rités de son his­toire sociale et poli­tique : de se pencher sur les aspects trou­bles du pou­voir (pen­sons à Il Divo, mais aus­si à des films moins « spec­tac­u­laires » comme Biu­ti­ful Caun­tri), aus­si bien que sur les dif­fi­cultés, les ambiguïtés, hési­ta­tions, impass­es ou con­tra­dic­tions des mou­ve­ments de con­tes­ta­tion. La Chiara de Buon­giorno, Notte per­dait pied elle aus­si entre la foi absolue exigée par l’engagement révo­lu­tion­naire et les sen­ti­ments humains que la lutte armée bat en brèche. Dans La Pri­ma Lin­ea, choisir ou non de met­tre à mort le juge Alessan­dri­ni ne va pas de soi : c’est lui qui avait décou­vert non seule­ment que les atten­tats de la place Fontana était le fait de l’extrême-droite, mais surtout que cette main était armée par la main encore plus sale de l’État. Mais voilà qu’il s’attaque désor­mais aus­si aux organ­i­sa­tions d’extrême-gauche… Puis cer­tains cama­rades font de la déla­tion : peut-on les laiss­er en vie ? Chaque crime est poten­tielle­ment un cas de con­science, ou du moins, s’il le devient, il ruine la pos­si­bil­ité de l’engagement. Chaque crime coupe un peu plus le mou­ve­ment de sa base pop­u­laire : Pri­ma Lin­ea est la pre­mière ligne d’un cortège qui n’existe pas, lui dit son plus proche ami. En col­lant ses per­son­nages au plus près, Rena­to De Maria met aus­si en évi­dence leur isole­ment crois­sant : le cadre les enferme quand ils sont en extérieur aus­si sûre­ment que tous les lieux où ils se cachent, aus­si sûre­ment que cette Venise dont Ser­gio fait sa base tout en sachant que la ville est, par nature, un piège.

Le ciné­ma ital­ien éprou­ve donc sans nul doute le besoin de se con­fron­ter à son passé, mais l’anamnèse ne se fait pas sans douleurs : dès l’annonce du pro­jet, le film fit en Ital­ie l’objet de débats, d’attaque, d’inquiétudes. Un film sur des ter­ror­istes-héros, craig­nait-on. Pour garder sa lib­erté, Andrea Occhip­in­ti, le pro­duc­teur, renonça à l’aide publique au finance­ment d’un mil­lion et demi d’euros. « J’ai tou­jours pen­sé qu’il valait mieux racon­ter, par­ler, plutôt que se taire (…) pour que ce passé ne nous con­di­tionne plus aujourd’hui. » Le spec­ta­teur voulu par Rena­to De Maria est à l’image de ce Ser­gio Segio nous regar­dant droit dans les yeux : capa­ble de regarder son his­toire en face.